Hyperphagie : la grande oubliée des TCA, et la porte ouverte à la grossophobie galopante

Si vous n’avez pas eu de troubles du comportement alimentaire, et que vous ne vous êtes pas un minimum informé.es sur le sujet, il y a fort à parier que la lecture de mon titre vous fasse dire un truc genre « hyperpha… quoi ? »

Pas de panique, je vais vous expliquer ce que c’est que ce truc là.

Mais d’abord…

Quand on dit « trouble du comportement alimentaire », la plupart des gens pensent illico « anorexie ». Un peu moins pensent « boulimie » ou « anorexie-boulimie ».

Dans les représentations des gens – de la plupart des gens en tous cas – une personne qui souffre de troubles du comportement alimentaires : est très maigre; ne mange pas ou très peu; éventuellement se fait vomir.

L’hyperphagie (ou hyperphagie boulimique), très peu de gens en parlent.

Pourtant, l’hyperphagie, c’est une vieille pote à moi, on se connait bien elle et moi, on a cohabité pendant une bonne 15aine d’années, pour le meilleur et pour le pire.
Alors je vais vous la présenter.

L’hyperphagie, c’est cette chose qui me vaut d’être aujourd’hui « obèse morbide » (dixit les médecins. Moi je dis plutôt « grosse », parce que j’aime moyen être un diagnostic sur pattes, voyez vous ?).
(Je ne souffre plus d’hyperphagie à proprement parler depuis plusieurs années, mais ma foi, les kilos ne se sont pas magiquement envolés quand j’ai mis le nez hors de l’hyperphagie, hein).

L’hyperphagie, ça a été, littéralement, « bouffer mes émotions ». Pendant des années.
Angoisse : Hop, manger.
Stress : Hop, manger.
Tristesse : Hop, manger.
Ennui : Hop, manger.
Vu que dans une journée, des moments où on s’ennuie, où on stresse, où on angoisse, où on est triste, il y a une foule d’occasion d’en avoir… Ca a été une compagne quotidienne (avec son fidèle allié le frigo, ses potes les placards, et quand ils avaient fini d’être vidés, avec des petites virées au supermarché, à la boulangerie…).
Ca pouvait prendre soit la forme de grignotage continu, sur des heures, sans fin (sans faim non plus, d’ailleurs), soit la forme de crises où je pouvais ingurgiter des quantités assez surréalistes de nourritures en peu de temps.

J’en parle avec humour maintenant, mais à l’époque j’étais très loin d’en rire.
J’avais honte. Honte de bouffer ces quantités surréalistes de bouffe, honte de devoir aller me coucher pour pouvoir digérer tout ça parce que j’avais le bide tellement plein que j’en avais la tête qui tournait et du mal à respirer, honte de mon corps qui gonflait à vue d’oeil, honte du regard des autres, honte, honte, honte…

J’avais peur, aussi, peur de ne jamais arriver à me sortir de ça, peur du regard des autres, peur de ce truc qui échappait totalement à mon contrôle et où j’avais beau VOULOIR lutter là contre, j’arrivais qu’à repousser un peu la crise, mais crise il y avait quand même.

Pour « planquer le problème sous le tapis », je m’étais complètement déconnectée de mon corps. Je n’avais « pas de corps », ou plutôt je m’en foutais de mon corps, c’était un vague truc dans lequel je vivais, mais il n’avait pas d’importance, pas d’intérêt à mes yeux. Comme ça, je pouvais oublier un peu qu’il enflait à vue d’oeil. Comme ça, je pouvais mettre un peu à distance les regards méprisants.

Pour faire court sur « la fin de l’histoire », j’ai eu un suivi carrément top dans une consultation spécialisée TCA dans l’hôpital de ma ville, ça m’a vachement aidée à démonter les mécanismes qui faisaient que « émotion négative » rimait avec « frigo/placard/supermarché », et j’ai retrouvé un rapport plus sain avec la nourriture.
Par contre, je n’ai pas perdu le poids accumulé, j’ai juste stabilisé mon poids (ce qui est déjà pas si mal, et déjà nettement mieux que l’ascenseur sans fin dans lequel il était avant que j’arrive à régler le problème de l’hyperphagie).
Dans des situations particulièrement stressantes, il peut encore m’arriver de manger pour gérer, mais c’est rare, et, au final, comme le disait très justement la psychologue qui m’a suivie pour mon hyperphagie : « Tout le monde le fait. Il ne s’agit pas d’être « moins malade que les gens pas malades », il s’agit de faire en sorte que ça arrête de complètement envahir votre vie ».

hyperphagie-boulimique
Maintenant que vous savez ce que c’est que l’hyperphagie, je vais aller un peu plus loin dans le coté « un chouilla revendicatif » habituel de mes articles.

Parce que pendant toutes ces années, j’ai eu l’occasion de manger (!) dans la gueule pas mal de réactions carrément à chier autour de mon hyperphagie, et que je sais que je suis très loin d’être la seule à les avoir encaissées.

Et que ces réactions, très loin de m’aider, m’ont juste enfoncé, ont juste fait en sorte que j’aie encore un peu plus honte, encore un peu plus peur, et que je suis encore un peu plus incapable de faire les démarches nécessaires à demander de l’aide pour me sortir de cette merde.

Scruter et commenter le contenu de mon assiette

Ça, c’est un grand classique de la grossophobie, hein.
Scruter le contenu de l’assiette des gens en surpoids / obèses, et faire des commentaires.
« Tu ne devrais pas manger ça, avec ton poids ».
« Tu ne crois pas que tu as assez mangé ? »
« Tu devrais plutôt reprendre des légumes, non ? »

Est-ce que ça m’a aidé ?
Breaking news : absolument pas. Du tout.
La nourriture et moi, c’était déjà une histoire compliquée, mais passer son temps à me faire culpabiliser – comme si je ne le faisais pas déjà assez – de chaque truc que je pouvais manger pour peu que ça ne soit pas des légumes vapeur et des fruits, ça n’a fait que complexifier le rapport.
Et ça, sans prendre trop de risque de dire n’importe quoi, je peux dire que c’est une constante pour toutes les personnes hyperphages : plus on met d’enjeux, de honte, de culpabilité autour de la nourriture, plus ça rend difficile de redonner à la nourriture son côté « purement alimentaire » et son coté « plaisir ».
Et ça ne fait que renforcer le problème.

Et en plus, c’est franchement prendre les personnes hyperphages pour de parfait.es abruti.es, aussi.
Figurez-vous qu’on est au courant, hein, que quelque chose cloche… Ca n’est pas un scoop pour nous. Et c’est juste douloureux de se le faire coller dans la gueule un repas sur deux, à plus forte raison avec des conseils complètement à coté de la plaque (pour ma part, ça n’était pas aux repas que je faisais le plus d’abus alimentaires. C’est entre les repas, à tout moment du jour voire de la nuit. Donc le problème de mon poids, c’était pas le 2ème service de frites ou de gratin, mais bien tout ce que j’avalais le reste du temps… Et ce que j’avalais le reste du temps, ça n’était pas « manger », c’était « engloutir », « colmater les failles », « me remplir ». Et me sensibiliser à la taille de ma portion de frites, c’était un peu… Je sais pas, comme si on me proposait de soigner un cancer avec de l’aspirine…).

« Tu devrais faire du sport »

Vous voulez rire ? L’époque où j’étais le plus au fond du bac niveau hyperphagie, c’est l’époque de ma vie où je faisais le plus de sport, aussi.
8h de basket par semaine, c’est quand même pas rien, hein.

Le sport n’empêche pas la prise de poids (il limite les dégâts, peut-être, mais ça ne fait pas tout).
Le sport à outrance, c’est pas forcément plus sain qu’une autre addiction.
Je me suis allègrement flinguée les chevilles, à l’époque. Sans pour autant arrêter de faire du sport (au delà de toute espèce de bon sens, d’ailleurs, vu que je jouais régulièrement avec des entorses et autres tendinites…).

Et au delà de ça : les injonctions, c’est de la merde.
Si la personne a envie de faire du sport, elle en fait.
Breaking news : comme tout le monde.
Ça n’est pas parce qu’on a un problème alimentaire, qu’on n’est pas en droit de gérer notre vie comme bon nous semble.
Ça n’est pas parce qu’on est gros.se qu’on doit nous dicter notre vie.
Et ça serait vraiment, vraiment le moment de commencer à percuter cette notion basique, parce que votre attitude NOUS POURRIT LA VIE.

L’hyperphagie, ça n’existe pas, c’est juste de la gourmandise

C’est un peu la conséquence de ce que je disais au début de cet article : on parle de l’anorexie; on parle de la boulimie.
Mais on ne parle pas de l’hyperphagie.
Pour beaucoup de monde, ça n’existe pas, ça n’est pas un vrai TCA, il suffit de faire attention à ce qu’on bouffe et pis c’est tout.

Entendons-nous, je ne dis pas que les autres troubles alimentaires ne sont jamais minimisés. Mais pour ce qui est de l’hyperphagie, c’est particulièrement massivement nié.
Ca n’existe que pour les personnes qui en souffrent et les médecins qui les soignent. Les médias n’en parlent pour ainsi dire pas, ne la nomment pour ainsi dire pas.
L’anorexie et la boulimie, au moins, c’est représenté dans les médias (souvent mal, souvent de manière caricaturale, mais – au moins – ça a une existence, ça n’est pas un néant total. On peut discuter sur le fait que ça soit mieux ou pire de ne pas exister dans les médias ou d’y exister de manière déformée, je ne pense pas qu’il y ait une réponse absolue, parce que des mauvaises représentations sont pour le moins problématiques aussi…).

Mais en tous cas, ouais, des remarques mettant en doute le fait que mes problèmes alimentaires soient autre chose que « de la gourmandise », « des mauvaises habitudes alimentaires », j’en ai entendu pas mal.
Et quand je vous disais que la honte était assez omniprésente, je peux vous assurer que ça a largement été, si pas induit, au moins empiré, par ce regard là.
Je n’étais pas « malade », n’est ce pas ? J’étais juste une larve incapable de faire attention à ce que je mangeais. J’étais juste trop gourmande. J’étais juste…
Non. C’était pas juste de la gourmandise ou de la malbouffe. C’était une maladie. Pour laquelle je n’avais pas à être jugée, mais dont il s’agissait de m’aider à guérir. C’est pas pareil.

Et je crois que c’est là dessus que j’ai envie de conclure cet article.
Que ça soit à l’attention des personnes aussi atteintes d’hyperphagie, à qui j’ai envie de dire : Non, vous n’avez pas à avoir honte, non vous n’êtes pas des larves faibles et gourmandes. Vous avez une maladie. Qui se soigne.
Et à l’attention des gens autour, pour leur dire : Arrêtez de minimiser, nier l’hyperphagie. Arrêtez de penser que si on a assez honte et qu’on est assez humilié.es, on va pouvoir arrêter de gérer nos émotions sur la bouffe, arrêtez de penser qu’on est des abruti.es incapables de réaliser seul.es qu’ils/elles mangent trop, arrêtez avec vos injonctions à coté de la plaque. Vous n’aidez pas. Au contraire, vous enfoncez le clou ».

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[Traduction] Témoignage de Wentworth Miller

[Comme à chaque traduction, je précise : je ne suis pas traductrice professionnelle, et, bien que je me débrouille correctement avec l’anglais, je ne suis pas non plus bilingue. Donc il est possible que je laisse passer des erreurs de traduction, et toute correction de votre part en commentaire sera la bienvenue. Merci]

Le post que je vais traduire est issu de la page FB officielle de Wentworth Miller, acteur américain connu en particulier pour son rôle dans la série Prison Break.

Il a en outre fait son coming out en tant que personne homosexuelle, et révélé avoir tenté de se suicider à cause de l’homophobie quand il était âgé de 15 ans.

—-

Wenthworth Miller
Aujourd’hui, j’ai découvert que je suis le sujet d’un meme sur internet. Ca n’est pas la première fois.

Cela dit, celui ci se démarque des autres.

En 2010, ayant presque arrêté mon métier d’acteur, je faisais profil bas pour plusieurs raisons.

La plus importante : j’étais suicidaire.

C’est un sujet sur lequel, depuis, j’ai écrit, parlé, partagé.

Mais à l’époque, je souffrais en silence. Comme tant de gens le fait. Mon combat était connu de vraiment, vraiment peu de personnes.

Honteux et en souffrance, je me considérais comme une marchandise avariée. Et les voix dans ma tête me poussaient à l’auto-destruction. Ca n’était pas la première fois.

Je combats la dépression depuis que je suis enfant. C’est un combat qui me coute du temps, des opportunités, des relations, et un bon millier de nuits sans sommeil.

En 2010, dans la période la plus difficile de ma vie adulte, je cherchais partout du soulagement/réconfort/distraction. Et je me suis tourné vers la nourriture. Ca aurait pu être n’importe quoi. La drogue. L’alcool. Le sexe. Manger était devenu la seule chose dont je pouvais me réjouir. Sur laquelle je comptais pour tenir le coup. Il y a eu des périodes où le temps fort de ma semaine, c’était un bon repas et un nouvel épisode de Top Chef. Parfois c’était suffisant. Ca DEVAIT être suffisant.

Et j’ai pris du poids. La belle affaire.

Un jour, pendant une balade à Los Angeles avec un ami, on a croisé le chemin d’une équipe de tournage qui tournait une téléréalité. Sans que je le sache, il y a avait des paparazzi dans les parages. Ils m’ont pris en photo, et ont publié les clichés côte à côte avec des images de plus tôt dans ma carrière. « Du bloc au gros tas ». « De sportif à gras ». Etc.

Ma mère avait des « amis » qui sont toujours les premiers à vous amener les mauvaises nouvelles. Ils ont trouvé un de ces articles dans un magazine populaire, et le lui ont envoyé par mail. Elle m’a appelé, inquiète.

En 2010, alors que je combattais pour ma santé mentale, c’était bien la dernière chose dont j’avais besoin.

Pour faire court : j’ai survécu.

Et ces photos aussi.

J’en suis fier.

Maintenant, quand je vois cette photo de moi dans mon t-shirt rouge, un de mes rares sourires sur le visage, ça me rappelle mon combat. Mon endurance et ma persévérance face à toute sorte de démons. Certains intérieurs. D’autres extérieurs.

Comme un pissenlit qui pousse dans une faille du béton, je m’accroche.

Malgré tout. Et toujours.

La première fois que j’ai vu ce meme apparaitre dans mon fil sur les réseaux sociaux, je dois bien admettre que ça m’a fait mal. Mais comme pour tout dans la vie, je dois lui donner un sens. Et le sens que je donne à cette/mon image, c’est la Force. La Guérison. Le Pardon.

Pour moi, et pour les autres.

Si vous, ou quelqu’un que vous connaissez, traversez/traverse ce combat : on peut trouver de l’aide. Tendez la main. Envoyez un SMS. Envoyez un mail. Appelez. Il y a des gens qui tiennent à vous. Ils attendent de vos nouvelles. Affectueusement. – W.M.

 

Cher.es voisin.es de bus, je sais, je suis grosse.

Cher.es voisin.es de bus, train, avion…

Je sais : je suis grosse.
Je sais : mon auguste popotin déborde un peu sur le siège d’à côté, qui se trouve être celui que vous occupez.

Croyez bien que j’en suis navrée pour votre confort, mais toutefois, passant environ 2h par jour dans les transports en commun et payant mon abonnement tout comme vous, comprenez bien que je m’assois tout de même.

Et figurez vous que je crois qu’il en va de même pour beaucoup de gros.ses.

Si vous avez des réclamations à adresser, vous pouvez sans problème écrire à la compagnie de bus, de trains, d’avions où notre popotin a malencontreusement comprimé le vôtre.

Je vous assure, nous vous en serions même assez reconnaissant.es, si la multiplication de ce genre d’interpellations pouvait amener les compagnies de transports à prévoir des sièges où nous serions à l’aise et où nous ne dérangerions pas nos voisin.es.

Toutefois, il est inutile de soupirer, grogner, râler dans nos oreilles.
Ça ne va pas faire magiquement rétrécir notre cul, ni grandir le siège.
En conséquence : vous usez votre salive pour rien, et en prime vous nous pétez les gonades.

Merci de votre compréhension, à bon entendeur, et excellente journée.

Bus

On déconstruit des idées, des préjugés, on ne déconstruit pas des personnes

Il est 1h30 du mat’, tout à fait l’heure pour me mettre à pondre un article de blog un peu abracadabrant sur le milieu militant, n’est ce pas ?

Pour une fois, ça n’est pas un coup de gueule, mais plus une réflexion, probablement incomplète, que j’ai envie de faire partager.

Dans le milieu militant (féministe en particulier), on parle souvent de « personnes déconstruites », pour évoquer les personnes qui ont conscientisé les privilèges qu’elles ont de par leur position dans la société (une personne blanche est privilégiée par rapport à une personne non-blanche, une personne hétérosexuelle est privilégiée par rapport à une personne non-hétérosexuelle, une personne valide est privilégiée par rapport à une personne vivant avec un handicap, etc etc. Je pense que, même si vous n’avez jamais mis les pieds dans le milieu militant, ces quelques exemples vous permettent de voir l’idée).

Donc. Une personne déconstruite, dans le milieu militant, c’est PLUTOT BIEN.

Mais dans ma tête, une personne déconstruite, c’est ça :

Personne brisée

C’est littéralement, une image de ce genre qui me vient à l’esprit à chaque fois que j’entends l’expression « une personne déconstruite ». Une personne morcelée, réduite en morceaux, brisée.
C’est PLUTOT BEAUCOUP MOINS BIEN.

Et cette image, qui me titille de manière récurrente, elle m’a amené à réfléchir sur cette expression « personne déconstruite », et à réaliser pourquoi elle ne me convient définitivement pas du tout.
Il y a plusieurs niveaux de réflexion dans le même post, ça sera surement un peu fouillis, mais je vais essayer quand même :

– « Etre déconstruit », c’est la réalité psychique de pas mal de personnes.

Pas mal de troubles psy entrainent, de manière durable ou transitoire, un sentiment d’être « déconstruit ». Au sens : morcelé, en miettes.
Sans en faire une liste exhaustive : c’est en particulier le cas des troubles psychotiques.
Et c’est aussi – et c’est surement pour ça que l’expression me fait autant tiquer, à la base – le cas lors de crises d’angoisses.
Personnellement, en crise d’angoisse, j’ai – littéralement – l’impression que mon corps n’est plus entier. Je ne le sens plus, je n’ai plus aucune perception cohérente de ses limites physiques. Inutile de préciser que ça n’est pas VRAIMENT la sensation la plus plaisante au monde.
Pour le coup, je trouve le terme moyennement top, vu ce qu’il peut renvoyer comme sensation angoissante à une personne dans mon cas.

Bon. Ca, c’était pour le niveau de lecture « purement personnel » (quoi que je me suis toujours demandé si d’autres personnes avaient tiqué à ce sujet là sans forcément en parler).

Pour arriver à un niveau de lecture un peu plus « militant », maintenant.

– Une personne est certes fortement influencée par les construits sociaux, mais pas que.

Cette expression de « personne déconstruite » me renvoie à l’idée que TOUT dans ce que nous sommes, que notre personne en elle-même, notre personnalité, notre caractère, n’est QUE la somme des construits sociaux.
Pour modifier nos préjugés, pour prendre conscience de nos construits sociaux, de nos privilèges, il s’agirait alors de TOUT remettre en question dans ce que nous sommes. Comme s’il n’y avait pas une « ossature », une trame, quelque chose qui fait notre personne et qui n’est pas QUE des construits sociaux.
Et cette idée, je la trouve vachement dangereuse, en fait.
En allant aussi loin dans la réflexion « sociologique », on oublie que certes, nous sommes inscrits dans une société et dans un système, mais pour autant, nous sommes quand même des individus. Avec nos besoins propres, nos forces, nos souffrances, nos… ‘fin tout ca.
Et très concrètement, dans les milieux militants, ce jusqu’au boutisme de la déconstruction, il amène à oublier que la déconstruction de ce qui a fait nos certitudes, nos repères… Elle n’est pas sans douleur. Et que nous ne sommes pas tou.te.s égaux.ales face à cela.
Qu’avoir besoin de repères est légitime. Voire même vital.
Que tout déconstruire, trop vite, trop abruptement, sans prendre le temps de reconstruire entre temps des bases solides, c’est sacrément casse-gueule. Qu’il y a des personnes qui ne peuvent pas se permettre cette démarche, sous peine de sérieusement plonger (indice : ça n’est souvent pas les personnes les plus privilégiées par le système social, d’ailleurs !).

On entend souvent – comme argument face à une personne qui n’arrive pas (ou ne veut pas) remettre ses certitudes en question : « C’est ton égo qui parle ».
Comme si « l’égo » était quelque chose à proscrire, à bannir, à éradiquer comme la peste noire.
Sauf que « Ego », ca veut dire « moi ». Je ne vais pas aller dans un petit trip psychanalytique sur le moi, le surmoi et tout ce bullshit là (comment ça, j’aime pas la psychanalyse ? Mais non, voyons… Juste une impression !).
Par contre, « moi », c’est ma personne. C’est qui je suis. C’est la somme de mon parcours, de mes valeurs, de mon corps, de mes forces, de mes faiblesses.
Alors oui, on a tou.te.s un égo. Et guess what : sans ça, on serait juste mort.es. Ou des coquilles vides. Ou… je ne sais pas trop quoi, mais en tous cas, l’idée n’est pas alléchante.

Au nom du fait qu’il ne faut pas réfléchir en fonction de notre « ego », le milieu militant oublie souvent en chemin un truc qui s’appelle BIENVEILLANCE.
Une personne qui est blessée par une réflexion dans un cadre militant, on ne va pas la réconforter, on ne va pas s’excuser de l’avoir blessée, on ne va pas essayer de lui faire comprendre les choses autrement. On va rire d’elle, on va la renvoyer « checker ses privilèges ».
Et je garde la conviction qu’en ne prenant pas le temps de redescendre des fois du niveau « sociologique » jusqu’au niveau « humain », on devient des enfoirés maltraitants. Envers les personnes qu’on prétend « déconstruire », justement.

Et si on arrêtait de se dire qu’on a le droit et le devoir de « déconstruire des personnes », au risque de les faire partir en vrille ?
Leur ouvrir les yeux ? Oui.
Les amener à réfléchir ? Oui.
Les déconstruire ? Les morceler ? Je suis beaucoup moins convaincue.

– « Je suis une personne déconstruite », la porte ouverte à la course au « crédit militant ».

Un des gros travers du milieu militant, c’est que des fois, on perd de vue pourquoi on milite.
On ne milite pas « pour être un.e bon.ne militant.e ». On milite pour faire changer les choses. On milite pour que les personnes homosexuelles ne risquent plus de se faire casser la gueule dans la rue parce qu’elles tiennent la main de la personne qu’elles aiment. On milite pour que les gros.ses ne soient plus discriminés à l’embauche. Ce genre de trucs « bassement pratiques » là. Et on milite, de manière générale, pour que la société soit un peu moins un tissu de discriminations diverse et variées.
C’est ça, le but. C’est ça, la finalité.

Or – parce que l’humain a un besoin de reconnaissance, d’appartenance, et que ça fait partie des besoins sociaux primaires de l’être humain… Dans le milieu militant comme ailleurs, il y a une course à la reconnaissance.

Et vu que « être une personne déconstruite », c’est un peu le saint graal des militant.es, la fontaine de jouvence dans laquelle plonger, ou la condition d’obtention du badge du militant de l’année… Tout devient prétexte à montrer qu’on est VRAIMENT TRES TRES TRES DECONSTRUIT.
Je me demande souvent, en regardant d’autres militant.es (et en me regardant moi-même, aussi, hein…) quelle part des discours militants, des théories, des idées qu’iels évoquent iels se sont VRAIMENT appropriée (au sens positif du terme s’approprier, à savoir « faire siennes », « pleinement incarner », y compris dans sa vie de tous les jours, y compris « loin du regard des autres militant.es »). Et quelle part est juste de l’appris par coeur récité « parce que c’est ça qu’il faut dire ».

Et ça aussi, je le met, vraiment, en lien avec cette idée de « personne déconstruite ». Comme si on devait incarner une personne complètement nouvelle, radicalement changée, comme un genre de phœnix qui renait de ses cendres, pour avoir le droit à être reconnu.e comme étant un.e militant.e valable.

Et le fait de créer une sorte de groupe de « super-militant.e », qui sont affublé.es du terme de « personnes déconstruites », ça ne fait que renforcer un clivage difficile : avant d’être une « personne déconstruite », on a tou.te.s été des personnes qui n’avaient pas conscience de tout ça. Des discriminations. Des privilèges. Qui avons porté des plumes d’indiens au carnaval de notre école sans se dire une demi-seconde que ce qu’on faisait n’était pas respectueux des cultures – abondamment pillées et détruites par les blancs – des natifs américains. Qui avons traité notre emmerdeur de chef de « gros pd » sans réaliser que c’était à la base une insulte homophobe. Qui avons traité le chauffard qui a failli nous renverser de « cinglé », sans se dire que c’était psychophobe. Tout ca. On l’a tou.te.s fait. Absolument tou.te.s. Ca et plein d’autres trucs.
Pour le coup, ce titre de « personne déconstruite », il est dangereux, parce qu’il n’amène pas à tendre la main aux autres. A leur expliquer. A ne pas les voir comme des crevures qui se roulent dans leur privilèges, mais juste… comme des gens qui ne savent pas.

– Et si on arrêtait de mettre les « personnes » au centre du débat, pour y remettre les idées ?

Un truc qui me fait toujours tiquer dans le milieu militant, c’est le fait de rattacher une valeur morale à une personne. De lui attribuer un droit (ou pas) à s’exprimer, en fonction de l’entier de ses idées.
Mh. C’est surement pas très clair ce que je dis là, alors je vais parler d’un cas concret.
Admin d’une page facebook luttant contre la psychophobie, je suis tombée sur un texte d’une personne évoquant l’automutilation, en lien avec le rapport au corps dans notre société, avec les injonctions aux personnes assignées femmes à être « belles » (et donc, surtout, à ne pas se couvrir volontairement de cicatrices, olala non surtout pas).
J’ai trouvé ce texte très pertinent.
Je l’ai partagé.
Et là… que n’avais-je pas fait.
Il se trouve que la personne qui avait écrit ce texte a, dans un autre texte, eu des positions passablement « limite » face aux personnes trans.
Tollé de commentaires : « Il ne faut surtout pas partager ce texte, son auteure est transphobe ».
Bon.
Dilemme éthique express (express, parce que bon, une shitstorm sur internet, ça part vite, et dans ces cas là tu as intérêt à réfléchir vite si tu ne veux pas devoir gérer 10, puis 20, puis 100 personnes très énervées dans les commentaires de ta publication…). Au final on a retiré ce texte de la page, d’entente avec les autres admins de la page.

Pourtant, à aucun moment du texte, l’auteure n’évoquait la question des personnes trans.

Et ça aussi, je le mets en lien avec cette notion de PERSONNE déconstruite.
Comme si avoir déconstruit des préjugés dans un domaine n’était pas suffisant pour avoir voix au chapitre dans ce domaine précis, mais qu’il fallait avoir passé à la moulinette l’entier de ce que la société nous a inculqué, sans la moindre exception, pour avoir voix au chapitre.

Et ça, sincèrement, j’ai du mal à adhérer.

Même si une personne est transphobe (et dieu sait que je ne cautionne pas la transphobie, à plus forte raison en tant que personne non binaire…) est-ce qu’on ne peut pas valoriser ses IDEES dans d’autres domaines ?
Est-ce qu’elle ne peut pas faire avancer les choses dans d’autres domaines, même si, effectivement, elle ne les fera pas (ou pas encore) avancer au niveau de la situation des personnes trans ?
Est-ce qu’on droit se priver des savoirs, des idées, des connaissances d’une personne X dans un ou plusieurs domaines, parce qu’elle n’est pas INTEGRALEMENT « une personne déconstruite » ?
Est-ce que c’est sa personne qui compte, ou ce qu’elle dit et fait ?
Est-ce que quand on partage un texte dans un groupe militant, on le fait pour faire avancer des idées, ou on le fait pour attribuer des points de crédit militant à son auteur.e ?
Est-ce que c’est vraiment « la personne » qui doit être au centre de la réflexion, dans ce cas là ?

Pour toutes ces raisons… L’expression « une personne déconstruite » me laisse un arrière-gout amer dans la bouche. Et personnellement, je me refuse à l’utiliser.
Je parle de déconstruire des préjugés, d’ouvrir les yeux des individus.
Je ne parle jamais de « déconstruire des personnes ». Moi y compris.

Hep, les Enfoirés, Barbie Psychophobe va bien ?

C’est assez rare que je tique sur un humoriste, sur un sketch.
J’ai assez naturellement tendance à chercher du second degré même là où y en a pas, et à trouver tout plein d’excuses aux humoristes quand ils/elles font de l’humour foireux et discriminant. A commencer par le fait que notre société est tellement imprégnée de tout plein de facteurs de discriminations qu’ils/elles ne se rendent pas nécessairement compte du coté problématique de leurs propos.

Par contre, là, y a un sketch auquel je n’arrive pas à trouver d’excuse. Genre vraiment aucune.

C’est le sketch des « Barbies », dans le dernier spectacle des Enfoirés.

Enfoirés

Rappelons – parce que c’est central dans mon coup de gueule géant au sujet de ce sketch – que les Enfoirés, c’est le spectacle annuel de tout plein de célébrités françaises, destiné à participer au financement des « Restos du Coeur », l’asso lancée par Coluche pour aider les personnes en situation de précarité à avoir de quoi bouffer.

Pour faire un petit résumé explicatif du sketch, nous avons des « Barbies » (interprétées par diverses célébrités que je ne connais honnêtement pas, c’est dire si ma culture TV mainstream vole haut !) un Ken et un GI Joe qui discutent.

Passons sur le sexisme (‘fin… Barbie quoi… Est-ce que y avait grand chose de valorisant pour les femmes à attendre d’un sketch qui utilise les Barbie comme trame ?).
Passons sur la petite remarque raciste sur « le beau métis » qu’adresse Ken à GI Joe (l’objectification et la sexualisation des personnes racisées n’étant « presque pas » un problème récurant, n’est ce pas ?)
Passons sur la chute homophobe (Lolilol, c’est tellement sujet à blague, le fait que Ken ait préféré GI Joe aux Barbies… Hein quoi ? De l’homophobie ? Où ça ?)

Et attardons nous un peu sur deux Barbies en particulier.

La première arrive en début de sketch, une corde autour du cou, annonçant avoir essayé de se suicider (pour introduire un sketch drôle, rigolo, agréable, quoi de mieux que le suicide comme sujet n’est-ce pas ?).
Un petit instant d’espoir : comment vont réagir ses camarades en plastique ? La soutenir ? La réconforter ?
Que nenni.
Lui signifier qu’avec un nom comme le sien (« Barbie Turique »), elle finirait bien par y arriver.
Quant à un autre Barbie, elle réagit en disant que c’est « so sad » (« tellement triste », donc, pour les non-anglophones), mais… sa réaction est présentée d’une manière ridicule.
DOOONC :

– Le suicide c’est rigolo. (Ah ? Ca tue des gens pour de vrai ? Mais c’est un détail ça, voyons).
– Le suicide par pendaison, c’est mega-lol (j’expliquerai ça aux quelques personnes que je connais qui ont essayé d’en finir de cette manière là)
– Le suicide par médicaments, c’est encore plus rigolo (j’expliquerai ça aussi à la famille d’une amie qui s’est suicidée aux médicaments, tiens. Ils seront probablement absolument ravis de l’apprendre).
– On peut à l’aise répondre à une personne suicidaire que « elle finira bien par y arriver ».
– Et c’est ridicule de compatir et d’être touché.e par la souffrance d’une personne suicidaire.

OK. TOUT VA BIEN…

Passons maintenant à une petite insulte psychophobe pour faire bonne mesure, en intermède avant de passer à une autre Barbie-à-troubles-psy :

« Toi la tarée tu dégages », dixit Ken à la Barbie au comportement « ridicule ».
Parce que évidemment, quand quelqu’un se comporte de manière ridicule, lui balancer une petite insulte sur sa santé mentale, c’est forcément une excellente idée.

Et pour terminer « en beauté », nous avons la Barbie-polaire (elle, son nom n’est que suggéré de la manière la plus fine du monde : elle porte des vêtements d’hiver, et elle change brusquement de comportement. TELLEMENT SUBTILE, n’est ce pas).

Donc. La Barbie Polaire.
Qui, quand Ken s’approche d’elle, commence par lui faire une grande tirade sur le fait qu’elle voudrait faire des enfants avec lui, puis change d’attitude et lui dit que « non mais ça va pas, je suis beaucoup trop jeune et ta chemise est moche ».

Donc.
Nous avons un bon gros cliché sur la bipolarité (la personne instable qui change d’avis comme de chemise). Sauf que c’est ASSEZ (doux euphémisme) éloigné de la réalité de ce qu’est la bipolarité, hein.
Je pense que les personnes bipolaires seraient assez ravies si leur trouble se limitait à « changer rapidement d’avis ». Mais en fait, non. Etre bipolaire, c’est alterner des phases de dépression insupportables, avec des phases dites de manie ou d’hypomanie, où les personnes peuvent se mettre en danger (physiquement, socialement, financièrement …).
C’est avoir – souvent à vie – un traitement médicamenteux lourd, avec des effets secondaires souvent difficiles à vivre.
Elle est toujours aussi drôle, la « Barbie Polaire », une fois ces détails précisés ?

Et évidemment, la Barbie Polaire se fait envoyer valser par Ken, avec un petit « toi, la folle… » pour faire bonne mesure.

Pour les personnes qui auraient envie de se faire une idée du sketch par elles-mêmes, vous pouvez le visionner sur Youtube en suivant ce lien.
Mais honnêtement : vous ne perdrez rien à ne pas le visionner, hein.

Nous avons donc un sketch « comique » qui fait la part belle à la psychophobie.

Dans un spectacle qui est, je le rappelle, destiné à financer les Restos du Coeur.
Donc à aider des personnes en situation de précarité économique et sociale.

Est-ce que ces… enfoirés savent quelle proportion des personnes qui vont avoir besoin de l’aide des Restos pour bouffer SONT PRECISEMENT DES PERSONNES EN SOUFFRANCE PSYCHIQUE ?
Combien de personnes suicidaires et/ou bipolaires (non parce que… breaking news, l’un n’exclut pas l’autre. Youhou, vous avez gagné le droit d’être représenté.es non pas par UNE, mais par DEUX Barbies Psychophobes à la fois !) vont chercher de l’aide auprès des restos ?

Parce que oui, précarité (financière, sociale) et troubles psychiques, ça va souvent ensemble, hein.
Plusieurs études font état, pour ce qui est de la population de SDF, de 30% environ de personnes présentant des troubles psychiques sévères.
Une partie de ces troubles sont causés par la situation de précarité.
Et pour d’autres personnes, ces troubles font partie des causes de la situation de précarité.

C’est 4 fois plus que dans la population générale.
Rien que ça.

Et manifestement, ça ne pose problème à personne d’utiliser – à plus forte raison dans ce spectacle – les troubles psychiques comme ressort « comique ».

Personne, ni dans les artistes, ni dans les organisateurs.trices du spectacle ne se dit que c’est PEUT-ETRE malvenu de se foutre de la gueule des personnes qu’on prétend vouloir aider.

Filer à manger à des gens d’une main, et leur mettre une grande baffe dans la gueule de l’autre, permettez moi d’avoir un peu des doutes sur le procédé…