Le consentement expliqué avec des arachides (ou « Non, consentir à un rapport sexuel ne signifie pas consentir à n’importe quel acte »)

Cet article comporte la description précise d’un abus sexuel. Si vous ne vous sentez pas de lire ça, c’est le moment de fermer cette page. Prenez soin de vous avant tout.

Il y a quelques semaines, à Lausanne, en Suisse, un homme a été condamné pour viol (à de la prison avec sursis, hum. Mais bref. La sanction prononcée n’est pas le sujet de cet article, même s’il y aurait fort à dire sur le fait de condamner un violeur « uniquement s’il recommence », n’est-ce pas ?).

Pour revenir en bref sur ce qui a motivé cette condamnation:

Après s’être connus via une appli de rencontres, l’homme et sa partenaire ont eu une relation sexuelle. Qui était – sur le principe – consentie des deux cotés.
MAIS après une première pénétration avec un préservatif, l’homme a demandé à sa partenaire des jeux sexuels sans préservatif, ce qu’elle a refusé.
Puis, il l’a à nouveau pénétrée, en lui tenant les poignets ce qui fait qu’elle n’avait aucun moyen de voir que, en fait, entre les deux pénétrations, il avait retiré sa capote… Chose qu’elle n’a donc vu qu’à la fin du rapport sexuel.

A plus forte raison, alors que la femme, légitimement très inquiète du risque de MST, demandait à l’homme de passer un test de dépistage, il a disparu de la circulation, ne donnant plus signe de vie.
Pour assurer sa sécurité, la femme a dont dû passer par le (lourd et contraignant) traitement de prophylaxie post-exposition pour au moins éviter le risque de VIH, n’ayant aucun moyen de savoir si l’homme était ou non porteur du virus du SIDA.

Cette condamnation a fait couler beaucoup d’encre dans la presse et dans les commentaires sur les sites des journaux.
Beaucoup d’encre qui, à vrai dire, ne fait pas vraiment du bien à lire. (Si vous tenez vraiment à vous écorcher les yeux, les commentaires de cet article sont représentatifs d’une bonne partie des horreurs qu’on a pu lire sur le sujet…)

Beaucoup de commentateurs (mais aussi un chroniqueur judiciaire d’un journal genevois, avocat de son état, donc faisant figure d’autorité en matière de droit) se permettent des propos carrément infects sur la victime du viol.
Qui « n’assume pas ».
Qui « est une manipulatrice ».
Qui « n’a pas à se plaindre, après tout, elle a voulu du cul, sinon elle n’aurait pas été sur Tinder ».
Qui « n’avait qu’à porter un préservatif féminine », et qui « est irresponsable de ne pas l’avoir fait ».

Et évidemment, plaignent ce « pauvre homme », dont la vie est « brisée » par cette « condamnation injuste ».

J’avoue qu’il m’est assez difficile de rester pédagogue, diplomate et modérée face à de tels propos, mais bon. Je vais essayer quand même.

Et utiliser des arachides pour vous expliquer le problème.

arachide

Et pour ce faire, je vais vous demander un petit effort d’imagination.

Transformons pour un instant cette situation de relation sexuelle en une invitation à manger chez quelqu’un.
Vous acceptez l’invitation d’une connaissance pour un repas, mais au moment de discuter du menu, cette personne vous propose de vous préparer un poulet à l’arachide. Vous lui précisez alors : « Non. Ne mets pas d’arachide dans le repas, j’y suis allergique ».

Au moment du repas, cette personne vous sert un plat contenant des arachides, qu’elle prend soin de dissimuler dans une sauce.
Trouvez-vous ça normal ?

J’imagine que la réponse est unanimement non, n’est-ce pas ?

Vous trouveriez même probablement qu’il est complètement légitime de déposer plainte contre cette personne qui a mis votre santé en danger en toute connaissance de cause, vu que vous aviez pris soin de lui préciser votre allergie à l’arachide. Et que vous trouveriez juste que cette personne soit condamnée alors qu’elle a joué avec votre santé.

Pourquoi cela serait-ce différent concernant la relation sexuelle ?

J’imagine aussi que vous serez d’accord pour dire que sous le terme générique de « relation sexuelle », on peut, tout comme en cuisine, avoir une multitude de menus différents. Et que pas tout le monde est tenu d’accepter chaque menu. Et aussi que certains menus comportent plus de risques que d’autres, n’est-ce pas ?

Pourquoi donc ce qui vous parait – totalement légitimement – inacceptable dans votre assiette devient acceptable dans le cadre d’une relation sexuelle ?

Oui, forcer quelqu’un (par la violence ou par la ruse) à un « menu » sexuel qui ne lui convient pas est un viol, MEME SI LE RAPPORT EN LUI-MÊME ETAIT CONSENTI.
Cela ne s’applique pas uniquement au port ou non du préservatif (oui, je t’ai vu, le petit malin là-bas dans le fond, qui pense que mon analogie ne tient que lorsqu’il y a un risque pour la santé physique de la personne…) : subir par exemple (et parce que c’est un grand classique du genre, malheureusement) une sodomie à laquelle on n’a pas consenti met AUSSI notre santé en danger. Peut-être pas directement notre santé physique (quoi que…), mais notre intégrité psychique. Est-il besoin de rappeler l’existence du syndrome post-traumatique très fréquent chez les victimes d’abus sexuels, avec son cortège de troubles anxieux, troubles dépressifs et suicides ?

Dire oui pour une bouffe entre amis ne signifie pas forcément être d’accord de manger des arachides, ni d’ailleurs être obligé de finir son assiette.
Dire oui pour un acte sexuel ne signifie pas forcément être d’accord pour toute forme d’acte sexuel, ni d’ailleurs être obligé d’aller jusqu’au bout de ce qui a été prévu si sur le moment on ne le sent plus.

Et c’est quand même sacrément triste de devoir rappeler ces évidences, parce qu’elles sont visiblement très loin d’être claires pour tout le monde.

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Qui peut être sûr.e, vraiment sûr.e, de ne jamais avoir violé ?

Comme tout le monde, jusqu’à y a pas si longtemps que ça, j’avais une vision assez stéréotypée du viol.

Le truc avec de la violence physique, une personne qu’on force physiquement à avoir un rapport sexuel, ou qu’on menace, ou les deux à la fois.

Le truc comme dans les films, quoi.

Puis, je me suis rendue compte que ça n’était pas (que) ça.
Que c’était même assez drastiquement minoritaire, que ça soit ça.

Que la plupart du temps, il y a surtout de l’insistance « jusqu’à ce que l’autre dise oui », de la manipulation, ou un consentement qu’on présuppose sans le vérifier.

Et que cette vision ultra stéréotypée du viol, c’est justement la pierre angulaire de la culture du viol, le truc qui permet aux violeur.euses de légitimer leur attitude derrière un « mais non, c’était pas un viol, iel le voulait aussi ».

Au court du cheminement, j’ai pu réaliser que l’espèce de malaise diffus que je ressentais face à une relation sexuelle passée avait une raison bien précise : j’avais été manipulée pour finir dans le lit d’un mec qui m’a dit ce que j’avais envie d’entendre (que j’étais unique à ses yeux, blablabla… quelques temps avant de servir exactement le même discours à une amie à moi, donc bon, paye ta sincérité…) sans en penser un mot, balayant mes craintes et mes réticences derrière des arguments imparables. Qui n’a pas donné à mes craintes et mes réticences la moindre légitimité, qui m’a fait me sentir ridicule d’avoir des réticences.
Bien entendu, il ne m’a pas mise de force dans son lit.
Il ne m’a pas braqué un flingue sur la tempe.
Mais sa manipulation, son argumentation jusqu’à ce que j’accepte, ma foi, ça porte un nom et ce nom c’est viol.

M’en rendre compte n’a pas été agréable, mais a eu le mérite de faire un peu de rangement dans ma tête au sujet de cette histoire, de me faire arrêter de me sentir complètement conne d’avoir toujours, des années après, ces ressentis déplaisants et angoissant au sujet de cette histoire. Le sentiment angoissant sur cette histoire reste, mais j’ai un mot à mettre dessus, et aussi cliché que ça puisse paraitre, avoir un mot à mettre dessus, ça aide un peu.

Par contre, dans le cheminement, j’ai aussi eu l’occasion de me questionner sur ce MON attitude à moi. Pas par rapport à cette situation là, mais de manière globale, sur « Est-ce que je suis certaine d’avoir toujours fait gaffe au consentement de l’autre, en situation de relation sexuelle ».

Et, aussi détestable que cela soit : la réponse est non.

J’ai le souvenir d’une situation où mon copain de l’époque m’a stoppée net (et j’en suis clairement ravie, qu’il l’ait fait, soyons clairs hein), en me disant « Non mais qu’est ce qui t’a fait croire que j’avais envie de ça, là, maintenant ? ».
Je suis ravie qu’il ait pu réagir, on a pu reparler de ça le lendemain, je lui ai présenté mes excuses, et heureusement, il n’y a pas eu plus de conséquences que ça.
Mais ça, c’est uniquement grâce au fait qu’il a pu réagir.
Et en tous cas pas grâce à mon attention (absolument inexistante sur le moment, soyons honnête) à son consentement.
Donc oui. J’aurais pu être une abuseuse.
Voilà. Ça pique à réaliser. Mais c’est un fait.

Si je parle de cet épisode – qui ne me met pas franchement à mon avantage – ça n’est pas pour tendre le bâton pour me faire battre.

Mais pour vous renvoyer la question. A tou.te.s.
Est-ce que vous pouvez être certain.e.s que jamais, vous n’avez été en situation d’abuseur.euses ?

Parce que la culture du viol, on a tou.te.s été élevé.es dedans, hein.
On a tou.te.s entendu, et intériorisé plus ou moins profondément le message de « qui ne dit mot consent » (qui est quand même le dicton le plus crade qu’on puisse imaginer, quand on y réfléchit de plus près…).
Et qu’on a, pour la plupart d’entre nous, débuté notre vie sexuelle AVANT de commencer à déconstruire tout ce bullshit dans notre tête.
(Et que même le déconstruire n’est pas un antidote absolu, et que l’attention à porter au consentement, elle n’a pas à se relâcher en mode « j’suis mega féministe de la mort qui tue tout, j’suis à l’abri de devenir un.e abuseur.euse »… Piège dans lequel il pourrait être facile de tomber…).

Il n’y a pas que les salopards qui peuvent devenir des abuseur.euses.
Il n’y a pas que les mecs (ou assignés comme tel) qui peuvent devenir des abuseur.euses.
On peut devenir un.e abuseur.euse sans même vraiment le réaliser, et sans que l’autre ne nous dise « Eh, tu m’as fait du mal ».
Lutter contre la culture du viol, c’est aussi (surtout ?) déconstruire cette idée de merde que chacun.e d’entre nous, individuellement, « n’est pas un.e salopard.e et donc ne peut pas être un abuseur.euse », que les violeur.euses c’est les autres, et jamais nous.
Si les violeur.euses étaient uniquement d’infectes personnes dénuées de tout scrupule et qui font du mal volontairement et froidement… Il y aurait BEAUCOUP (mais alors vraiment beaucoup !) moins de personnes abusées sexuellement, aussi.
Le viol, c’est pas quelque chose « d’extraordinaire » (au sens « qui sort de l’ordinaire, de la norme, qui est rare »). C’est au contraire quelque chose de tristement trop ordinaire. Et dont personne n’est à l’abri, que ça soit en tant que victime ou en tant qu’abuseur.euse.

Regarder, déconstruire, juger les mécanismes de la culture du viol chez les autres, c’est assez facile.
Les regarder chez soi-même, ça pique un peu plus.
Mais c’est le seul moyen pour éviter, ouais, de devenir un jour un.e abuseur.euse. Ou de l’être à nouveau (parce que oui, je suis absolument certaine que parmi les personnes qui lisent ces lignes, il y a certes des personnes qui ont été violées, mais aussi des personnes qui ont violé. Peut-être absolument sans le réaliser.)
Et de foutre un sérieux bordel dans la vie de quelqu’un d’autre.

Culture du viol 2

Les attirances sexuelles sont-elles oppressives ?

Bon.

Un sujet qui fait régulièrement débat entre féministes, et que finalement, j’ai envie de décortiquer un peu ici.

Entendons nous, ce que je vais dire là n’engage que moi, ça n’est pas le reflet d’un quelconque courant féministe, c’est juste des réflexions entre moi et moi-même que je mets par écrit et que je fais partager.
Chacun.e en fait ce qu’iel veut, hein !

Donc :

Affirmer une préférence sexuelle (ou juste AVOIR une préférence sexuelle) qui exclut telle ou telle catégorie opprimée est-il synonyme a « être [quelque chose]-phobe » ?

En clair, pour donner un exemple :
L’hétérosexualité est-elle une marque d’homophobie, par exemple ?
Le fait de n’avoir des relations sexuelles qu’avec des personnes minces est-il une marque de grossophobie ?
Ou, à l’inverse :
Une personne mince qui n’est attirée que par des personnes grosses fétichise-t-elle forcément d’une manière malsaine les personnes grosses (ce qui est aussi une forme de grossophobie) ?

L’argument des personnes défendant ce point de vue est que nos attirances sexuelles font partie des construits sociaux, tout comme tout ce qui régit nos relations sociales / interpersonnelles.
Et que donc, on ne peut pas extraire les attirances sexuelles du champ de tout ce qui est influencé par les constructions oppressives de notre société (racisme, sexisme, homophobie, transphobie, etc etc).

Il me serait bien difficile de réfuter en bloc cet argument, à vrai dire.
Bien sûr que « qui nous trouvons belle/beau » et « qui nous trouvons attirant.e » est influencé par les critères de notre société.
A plus ou moins grande mesure, selon la prise de conscience et de distance que nous avons faite vis-a-vis de ces critères dominants, certes (et aussi selon que nous soyons nous-même plus ou moins proches des critères dominants).

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Mais par contre, je suis toujours mega mal à l’aise quand on en arrive à des débats comme :

« une personne qui ne couche pas avec des personnes grosses est-elle grossophobe ? ».
« une personne qui ne couche pas avec des personnes racisées est-elle raciste ? »
« une personne qui ne couche pas avec des personnes trans est-elle transphobe ? ».

Parce qu’en allant aussi loin que ça dans la réflexion, on en arrive vite à un truc TELLEMENT PAS ORIGINAL dans notre société, à savoir les injonctions autour du sexe.

Il y en a BEAUCOUP (beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup. J’ai dit beaucoup ?).
Il faut aimer le sexe, mais pas trop quand même si on est une femme – ou assignée comme telle. (coincée vs salope, quoi).
Il faut aimer telle ou telle position sinon on manque de piquant (ou on est une vieille bique coincée qui ne vit pas avec son temps).
Il faut … il faut plein de trucs, chacun.e a surement sa propre liste de « il faut » à fournir.

Et toutes ces injonctions, elles foutent un merdier sans nom dans une notion quand même UN TOUT PETIT PEU capitale autour du sexe, j’ai nommé :

LE CONSENTEMENT.

Et bon. Le consentement, c’est pas comme si notre société était vraiment vraiment très très protectrice envers cette notion hein. Mais alors vraiment, vraiment pas, même.
On est nourri.es dès le biberon à la culture du viol en poudre, diluée dans un jus d’injonctions, aromatisée avec un fort arôme de culture patriarcale.

Le devoir conjugal à satisfaire, l’injonction à une sexualité reproductrice efficace, tout ça tout ça tout ça… C’est déjà autant d’obstacles à une sexualité épanouissante, consentie, sans violence.

Chaque injonction autour de la sexualité en rajoute une petite couche à la difficulté d’avoir un consentement réel, complet, sans pression extérieure ni auto-pression.

Donc je suis quand même fichtrement mal à l’aise quand on va sur le terrain de la sexualité, des préférence et des attirances sexuelles, pour donner le message à des gens qu’iels sont oppressif.ves.

Parce que même si les critères de beauté communément admis (qui sont, comme il se doit, blancs, minces, valides, hétéro et cis, hein !) ont forcément un impact dans la représentation de la personne qu’on va avoir envie d’avoir dans notre lit…
La sexualité reste un sujet éminemment intime.

Alors oui, « le privé est politique ».

Mais quand il s’agit de risquer de renforcer la culture du viol en rajoutant tout pleins de leviers de pressions implicites ou explicites (« Quoi ? Tu ne veux pas coucher avec moi ? Tu ne serais pas un peu grossophobe ? »), en rajoutant tout plein d’auto-pressions aussi (« Merde, je n’ai pas envie de lui donner l’impression de le.a rejeter à cause de son poids, mais quand même, je ne suis pas attiré.e par ellui, merde qu’est ce que je dois faire, merde merde merde »)…

J’ai quand même envie de dire qu’on se balade sur une pente allègrement savonneuse.

Et que je n’ai honnêtement pas envie – en l’état actuel de la société avec l’omniprésence de la culture du viol – de voir empruntée, pour ma part. Trop dangereux. Même « pour la cause », pour la déconstruction des préjugés, pour tout ca. TROP-DANGEREUX.

Il y a encore trop à faire dans la démolition caillou par caillou de la culture du viol pour pouvoir – à mon sens – se permettre de rajouter des pressions et des injonctions autour de la sexualité.

Par contre, qu’on s’entende bien, hein.

C’est pas une porte ouverte à dire tout plein de trucs cradement oppressifs à tour de bras et la bouche en coeur sous prétexte de justifier tes préférences sexuelles hein.
Ouais, toi là bas dans le fond, je t’ai vu, en train de préparer ton argumentation toute pleine de préjugés pour expliquer avec qui tu couches et avec qui tu ne couches pas.
Oublie l’idée. Tout de suite. Vraiment.

Tu couches avec qui tu veux hein. C’est pas le problème. (Ouais enfin. Tant que l’autre personne en a envie aussi. Cela va sans dire, mais dans notre société, j’ai quand même envie de le préciser, figurez vous !).
Mais, si tu as le droit de dire que tu te sens plus à l’aise de coucher avec [x type de personne], ça ne te donne absolument pas le droit de donner des raisons faussement « objectives » pour expliquer que les autres types de personnes sont repoussantes, hein.
Non.
Personne n’est « repoussant ».
C’est juste toi qui n’est pas attiré.e.
C’est pas pareil.
Et la différence est VRAIMENT VACHEMENT IMPORTANTE.

[Meurtre de Marie] Un « cas d’école » sur le victim blaming…

Pour les non-Suisses, qui n’ont pas bouffé à longueur de pages de journaux jusqu’à l’overdose d’indécence et de voyeurisme « l’affaire Marie »… Rapide explication des faits :

Marie
Marie.
Une jeune femme de 19 ans, qui a été violée et assassinée en 2013 par Claude Dubois, un criminel récidiviste (il avait déjà, plusieurs années avant, violé et tué son ancienne petite amie) qui avait bénéficié d’une peine convertie en arrêts domiciliaires avec surveillance par bracelet électronique).
Marie entretenait une relation avec lui, sans savoir pourquoi il portait un bracelet électronique (il lui avait semble-t-il menti sur son passé criminel).
Le fait que Dubois soit resté au régime d’arrêts domiciliaires fait polémique, parce que des signes avant coureur avaient permis de remarquer une montée en violence de l’homme (notamment des témoignages de ses collègues de travail à qui il avait tenu des propos inquiétants, mais aussi des posts évoquant ses fantasmes sexuels sur les réseaux sociaux), mais un vice de procédure avait fait qu’il était resté à ce régime d’exécution de sa peine.
Marie a été enlevée à la sortie de son travail, puis violée, tuée, et son cadavre abandonné dans une forêt.
Claude Dubois a avoué son crime.

Ca, c’est pour ce qui est des (tragiques) fait de cette horrible histoire, pour que tout le monde comprenne de quoi je parle. (Je me mets volontairement, pas de lien vers des articles de presse évoquant l’affaire, parce que je n’en ai honnêtement trouvé aucun qui parle de l’affaire d’une manière un minimum décente, en parlant des faits sans tomber dans le voyeurisme et la polémique « pour faire vendre »).

Avec l’approche du procès du tueur, l’affaire réapparait dans les journaux.

Outre l’habituel voyeurisme (tiens, si on fouillait l’entourage, qu’on exposait la famille du tueur et de la victime, etc etc), un aspect particulièrement gerbant en terme de victim blaming ressort allègrement dans la presse.

On épilogue sans fin parce que des posts du blog de la victime laisseraient penser qu’elle pratiquait le sexe rémunéré.
C’est d’ailleurs le centre de la défense mise en place par l’avocat de Claude Dubois.

Donc… Pour les journaux, pour la presse, pour beaucoup de monde… Le fait que la victime ait été une travailleuse du sexe (si c’est bien le cas) serait… Une foutue circonstance atténuante ?!
Comme si, quand même, elle l’avait un peu mérité, un peu cherché ?

Vous êtes sérieux, les gens, vraiment ?

Une fois de plus, on cherche chez la victime – qui de fait n’est même plus là pour se défendre – une part de la culpabilité.
Parce qu’elle était une femme, Marie aurait dû, pour avoir le droit d’être VRAIMENT mise complètement « hors de cause », être chaste, pure, ne pas aimer le sexe.
Parce qu’elle était une femme, la vie de Marie est scrutée au microscope.
Parce qu’elle était une femme et peut-être une travailleuse du sexe, Marie n’est pas « vraiment une victime », manifestement…
Et pourtant, Marie est morte.
Et pourtant, Marie, avant de mourir, a été torturée.

J’ai juste envie de répondre à ces journalistes, à ces avocats :

Qu’est ce que ça change, qu’elle ait ou non été travailleuse du sexe ?
Est-ce que ça donnait le droit de la violer ?
Est-ce que ça donnait le droit de la tuer ?
Est-ce que vous pouvez vraiment vous regarder dans un miroir en donnant publiquement le message que « tuer une prostituée, c’est moins grave que tuer une autre femme » ?
Est-ce que vous vous rendez compte que, dans chacun de vos articles qui épiloguent sur le sujet et dans chacune de vos prises de positions publiques sur le sujet, vous donnez le message « si vous avez envie de tuer ou de violer une meuf, choisissez une travailleuse du sexe, vous aurez moins d’emmerdes », et dédouanez non seulement Claude Dubois, mais aussi tous les potentiels futurs agresseurs ?

Ou plus simplement : Vos gueules !

David Bowie : Réflexion autour d’une « victime de viol » qui ne se voit pas comme tel

Vu que je réagis souvent sur l’actualité dans mon blog, cet article ne va pas faire exception.

J’imagine que vous avez tou.te.s entendu parler de la mort de David Bowie. A moins de vivre dans une grotte loin de tout journal, télévision, radio et accès internet, vous pouvez difficilement avoir zappé cette information.

david bowie

Rapidement, après les premiers messages d’hommage à l’artiste, on a vu – du moins si on traine un minimum sur des groupes ou forum féministes – pas mal de messages mentionnant le fait que David Bowie avait abusé d’une adolescente, et que le truc avait été pas mal médiatisé.

Le tout, en toute logique, pour dénoncer le viol, et pour couper court à l’apologie sans nuance d’un mec qui avait abusé d’une adolescente.

Jusque là, rien à redire, me direz-vous.
Et effectivement, jusque là, rien à redire, c’est légitime de dénoncer un viol.

Par contre, là où toute cette affaire me fout profondément mal à l’aise, et où je trouve qu’on instrumentalise cette nana (devenue adulte, depuis le temps), c’est… que cette femme, encore aujourd’hui, ne se définit absolument pas comme une victime de viol. Bien au contraire, elle parle de cette relation sexuelle (qu’elle a eu très jeune, à 14 ans) avec la star, comme d’un bon souvenir, disant se sentir privilégiée d’avoir vécu ses premières expériences sexuelles avec son idole.

Quel que soit mon propre regard sur le fait qu’un homme adulte couche avec une jeune fille de 14 ans, j’ai à partir de là un gros problème de conscience avec le fait de « dénoncer ce viol ».

Avons-nous, au nom de nos convictions féministes et de la lutte contre la culture du viol, le droit de déposséder cette femme de sa propre histoire, et d’y poser une définition qui est diamétralement opposée à la sienne ?

On m’a rétorqué, à ce sujet, qu’on peut dénoncer ce viol sans pour autant imposer à cette femme le fait d’avoir été violée.
Pour autant, pour qu’il y ait viol, il faut bien qu’il y ait eu une victime, non ?
Et du coup, si on dénonce le viol, par la force des choses, ça implique qu’il y ait eu une victime.
Donc oui, on lui colle cette dénomination. Contre son gré, en l’occurrence. Alors que son nom est connu et médiatisé.

Est-ce que le féminisme n’inclut pas le fait d’avoir le droit à s’auto-déterminer, à être reconnue dans ses choix et ses convictions ?

Entendons-nous :
Si cette femme avait dit avoir été violée, je serais bien la dernière à défendre « l’artiste tourmenté », à remettre en question la parole de la victime ou autre bullshit dans ce genre.
Mais là, on est face à une femme, adulte, qui, 30 ans et des brouettes après les faits, parle toujours de ce moment comme d’un bon souvenir.

Définir contre son gré ce rapport sexuel comme un viol, est-ce que ça n’est pas une manière de lui dire, implicitement, qu’elle n’est pas apte à être lucide sur son propre parcours, sur sa propre vie et sa propre sexualité ? Est-ce que ça n’est pas l’infantiliser ?
Est-ce que ça n’est pas la priver de son droit à s’auto-déterminer ?
Est-ce que ça n’est pas violent, en soi, comme démarche ?

Est-ce vraiment nécessaire de lui faire vivre cette violence-là, quoi qu’on pense de l’acte en lui-même, et de David Bowie ?
Est-ce nécessaire de s’appuyer sur cet exemple, sur cette star décédée, pour combattre la culture du viol, et pour dénoncer le fait que des hommes adultes prennent le droit d’avoir des relations sexuelles avec des enfants et des adolescent.es ?
Est-ce que le fait de priver cette femme de son auto-détermination, c’est un « dommage collatéral » acceptable pour lutter contre la culture du viol ?

Je n’exprimerais pas dans cet article mon opinion sur la relation sexuelle entre David Bowie et sa « baby groupie » (comme sont appelées ces jeunes adolescentes qui ont eu des relations sexuelles avec des stars, que ça soit Bowie ou d’autres, dans les années 70).
Je ne m’en sens pas le droit.
Non pas par respect pour Bowie (à plus forte raison, je n’ai jamais été particulièrement fan de lui, j’aime bien quelques unes de ces chansons mais de manière générale, ce mec m’indiffère assez massivement, c’est loin d’être mon idole).
Non pas parce que je ne me sens pas concernée par la dénonciation de la culture du viol.
Mais bien parce que je ne me sens pas le droit d’imposer mon regard à une personne qui ne se définit absolument pas comme une victime, et qui, à mon sens, a le droit le plus strict à s’auto-déterminer sur le sujet, et à être reconnue comme étant la personne la plus à même de savoir si cette relation sexuelle était ou non un viol.

Petit ajout suite à un article (lien) qu’un lecteur de cet article m’a transmis : 

Par contre, si l’adolescente – devenue adulte depuis – dont tout le monde parle a toujours dit avoir eu un rapport sexuel consenti avec le chanteur, une autre personne l’a par contre accusé de viol et a déposé plainte.
Sauf erreur de ma part ou autre article qui m’aurait échappé, la plainte n’a pas eu de suite – mais ça n’est de loin pas une preuve de son innocence étant donné le traitement que la justice fait des affaires de viol…

Je suis d’autant plus étonnée que les articles féministes concernant le fait que Bowie n’est pas si respectable que ça mentionnent – pour leur grande majorité en tous cas – uniquement l’affaire de ses relations sexuelles avec une personne qui a toujours refusé cette appellation de viol pour ses relations sexuelles avec David Bowie… Alors qu’il y a une personne qui a réellement déposé plainte et qui n’a pas été entendue dans sa plainte.