Aux yeux des secours, être suicidaire n’est pas une vraie urgence

Gros coup de gueule, parce que le coté « running gag vraiment pas drôle » de mes combats avec des services d’urgence pour envoyer les secours à des personnes de mon entourage en pleine crise suicidaire (voire ayant concrètement fait une tentative de suicide) commence franchement à me sortir par les yeux.

colère

On va commencer par quelques petits récits concrets, pour que les personnes qui ne se sont jamais retrouvées confrontées à ces situations puissent ouvrir un peu les yeux sur cette sympathique réalité.

En commençant par le dernier en date.

Hier soir (ou plutôt la nuit dernière), une amie m’a appelé. Appelons la A.
En pleine crise suicidaire, complètement bourrée, elle m’a appelé pour me dire adieu, me demander de ne pas être triste de sa mort.
Inutile de préciser que je ne l’entendais pas vraiment de cette oreille, et que, après avoir essayé vainement de l’aider à se calmer et de la convaincre de retourner chez l’amie chez qui elle était supposée passer la nuit, je lui ai envoyé les secours.
Enfin, « je »… Par l’intermédiaire d’une autre amie, parce qu’il se trouve que A. se trouvait à ce moment là aux Pays-Bas et que je ne parle pas un traitre mot de néerlandais. Donc une autre amie – qui se dépatouille en néerlandais – a appelé les secours de la ville où se trouvait A, leur expliquant la situation (crise suicidaire + complètement bourrée), leur expliquant où se trouvait A. (à la gare, où elle projetait de se foutre sous un train).

Pendant que cette amie appelait les secours, je restais autant que possible avec A. au téléphone.

Et là où l’épisode vire au gros n’importe quoi, c’est que…

Il a fallu une bonne 20aine de minutes aux services de secours à se décider à bouger (après avoir rappelé l’amie qui les avait appelé, pour leur demander si c’était vraiment « toujours d’actualité »…).
Partis après une 20aine de minutes, ils sont arrivés une bonne 40aine de minutes après l’appel…
Pour demander à A. « Si c’était pour elle que quelqu’un avait appelé ». Elle a répondu que oui, mais qu’elle prendrait le train.
Et… c’est tout. Les flics qui avaient déjà mis un bon 40 minutes à arriver se sont contentés de ça, malgré le fait qu’on leur ait dit que A était suicidaire, à risque de se foutre sous un train.
Relax.

Heureusement, A. a réussi à gérer, à ne pas faire de connerie. Heureusement aussi, A. avait une amie au téléphone (ce qui ne fait pas de miracles, hein, mais peut aider un peu).

Mais ça en dit long sur le « sérieux » de la prise en compte de la crise suicidaire par les secours, n’est ce pas ?

Un autre exemple ?

Une amie a gobé un plein flacon de Tercian.
Il a fallu qu’on s’y mette à trois pour appeler les secours successivement pour qu’ils se décident à prendre en compte l’appel.
Et il a fallu insister lourdement pour qu’ils forcent sa porte, vu qu’ils comptaient à la base faire demi tour face au fait qu’elle ne répondait pas à la sonnette.

Et pour cause : entre temps, le Tercian avalé avait fait son petit effet, et elle était inconsciente. Si nous n’avions pas aussi lourdement insisté, il est plausible qu’elle y serait restée.

(Edit : l’amie en question ayant lu mon article, elle apporte une petite correction… Qui rajoute à l’absurde de la situation.
Les secours n’ont pas eu à forcer sa porte : elle n’était pas verrouillée.
Donc… ils étaient sur le point de faire demi-tour alors qu’ils n’avaient qu’à… appuyer sur la poignée de la porte. Il a fallu insister pour qu’ils fassent ce geste oh combien pénible : appuyer sur une poignée de porte. Pour trouver une personne inconsciente dans son appartement).

Encore un autre ?

Une amie se présente aux urgences psychiatriques. Dit clairement être suicidaire, venir parce qu’elle a peur de faire une connerie. Je l’accompagne.
Les urgences psychiatriques sont surchargées.
On la fait poireauter pendant plus de deux heures dans une salle d’attente bondée (vous avez dit « angoissant » ? Mais non voyons. Surtout pas pour une personne phobique sociale, hein…).
Elle finit par tellement saturer qu’elle retourne à la réception pour dire qu’elle se casse (moi à sa suite pour le coup, parce qu’il est hors de question pour moi de la laisser seule à ce stade là des événements).
La réceptionniste appelle le service des urgences psy, où personne ne juge utile de se déplacer à la réception pour ne serait-ce que prendre 5 minutes pour évaluer la situation.
« Ok, vous pouvez partir ».
Et c’est tout.
Aucune vérification que cette amie ne serait pas seule ce soir là (en l’occurence, j’étais dispo pour passer la soirée avec elle. Mais ils n’ont absolument pas vérifié que c’était le cas).
Aucune vérification de… quoi que ce soit en fait. Juste « Ok, vous pouvez partir ».

Ces trois épisodes se sont bien terminés. Malgré des réponses complètement à coté de la plaque de la part des professionnels, ces trois personnes sont encore en vie.

Un autre me reste spécialement en travers de la gorge, parce qu’il s’est nettement moins bien terminé.

Le 18 octobre 2012, Cindy entre aux urgences psy de Grenoble. Elle est suicidaire. Très.
Son copain arrive à la convaincre d’aller aux urgences psy, de se donner une chance.
Elle y passe la nuit, pour être en sécurité.
Pendant la nuit, elle envoie des SMS pour le moins alarmant à plusieurs personnes, leur faisant ses adieux. Leur annonçant son suicide pour le lendemain.
Ses adieux me revenant aux oreilles, par son copain paniqué, par une amie commune non moins inquiète, j’appelle les urgences psy de Grenoble.
Où la réponse est pour le moins surprenante, quand j’explique la situation.
« C’est de la demande d’attention, elle veut vous inquiéter, on va lui prendre son portable pour qu’elle laisse ses proches dormir ».
C’est très gentil de se préoccuper de notre sommeil, hein, mais c’était pas VRAIMENT CA LA PRIORITE.
Je leur demande explicitement de ne pas la laisser sortir le lendemain, qu’elle est trop à risque, qu’elle a besoin d’aide, vraiment, D’AIDE.
On me fait gentiment comprendre que ça n’est pas moi qui vais leur apprendre à faire leur boulot, avant d’écourter l’appel.
Très moyennement convaincue (doux euphémisme) de la réponse que j’ai eu, je rappelle son copain, lui demandant d’envoyer un mail au psychiatre de Cindy, dont il a l’adresse mail.
Ce qu’il fait.
Sur la base de ce mail, dès son arrivée à son cabinet, le psychiatre appelle lui aussi les urgences psychiatriques pour les informer de risque suicidaire important dans lequel est Cindy.

Pourtant, à 10h du matin le 19 octobre, après un bref entretien avec une psychiatre, on laisse Cindy sortir.
Cindy qui m’appelle pour me reprocher « ma trahison » avec des mots qui resteront gravés longtemps encore dans mon crâne.
Qui m’explique qu’on lui a bien fait comprendre qu’elle n’est qu’une demandeuse d’attention.

Cindy s’est suicidée ce même 19 octobre.

Alors que les urgences psychiatriques avaient tout en main pour savoir que la laisser sortir était une vaste connerie.

Elle est morte de ses souffrances, de sa maladie psychique.
Mais elle est aussi morte de la non-prise en compte de sa situation par des professionnels pourtant formés pour ça.

La crise suicidaire est une vraie urgences vitale et on la traite comme un caprice.

On me répondra peut-être que ces personnes auraient dû demander de l’aide plus clairement.
Ne pas envoyer bouler le flic devant la gare.
Patienter aux urgences psy.
Demander à l’être hospitalisée au lieu de sortir pour aller se butter.

Sauf que (merci Captain Obvious), le fait de ne plus avoir envie, plus la force, plus le courage de continuer à lutter, c’est LA DEFINITION MÊME de la crise suicidaire.
Alors non, on ne peut pas demander à une personne dans cet état de faire des pieds et des mains pour être aidée.
Si déjà elle arrive à mettre d’elle-même les pieds aux urgences psychiatriques, c’est un exploit. Un réel exploit, je veux dire.
Alors non, on ne peut pas lui demander de compenser l’incompétence et le manque de sérieux des professionnels. Vraiment pas.

Le manque de prise en compte des situations de crise suicidaire par les professionnels des secours est un vrai scandale.
Un complet non-sens en terme de compétences professionnelles.
Et un révélateur massif de la psychophobie de notre société, où les malades psychiques sont vus comme capricieux, comme pas crédibles, comme des « demandeur.euses d’attention ».

Et on ne peut pas voir ça comme des incidents isolés.

Le fait qu’à moi seule, je puisse donner 4 exemples concrets de ces situations en dit long.
Je pense que plein, plein, plein de monde aurait des histoires similaires à raconter.
Celles là ont eu lieu dans mon entourage proche, mais j’en ai entendu plein d’autres racontées par d’autres.

(à vrai dire, j’aurais pu en rajouter encore au bas mot 5 anecdotes supplémentaires si je n’avais pas craint de faire fuir les lecteur.trices par un article trop long et par une multiplication d’exemples au final assez similaires les uns aux autres, sur fond de secours qui ne se déplacent pas ou ont une intervention totalement inadéquate, d’urgences psychiatriques où le mot « urgence » est là juste pour faire joli.)

On  ne peut pas  non plus attribuer ça à l’incompétence locale des secours dans tel ou tel pays : ces 4 situations ont eu lieu respectivement aux Pays-Bas, en France et en Suisse…

Donc encore une fois, j’ai envie de m’adresser dans cet article aux professionnels.
Médecins, psychiatres, mais aussi flics, pompiers, ambulanciers :

Quand on vous appelle pour une personne suicidaire, qu’elle ait déjà passé à l’acte ou qu’elle menace de le faire : C’EST UNE URGENCE VITALE.
Tout autant qu’une crise cardiaque.
Tout autant qu’un accident de la route.

Et ces personnes méritent des soins de la même qualité que ceux que vous accorderiez à une victime d’une crise cardiaque ou d’un accident de la route.

Ca n’est pas un caprice. Ca n’est pas « une demande d’attention qu’il ne faut pas prendre en compte ».
C’est une situation où la personne peut mourir.

L’idée reçue disant qu’une personne qui parle de suicider ne le fera pas EST COMPLETEMENT FAUSSE.

Et en minimisant ce risque, je n’ai aucun scrupule à dire que vous avez du sang sur les mains et des morts sur la conscience.

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[Traduction] Témoignage de Wentworth Miller

[Comme à chaque traduction, je précise : je ne suis pas traductrice professionnelle, et, bien que je me débrouille correctement avec l’anglais, je ne suis pas non plus bilingue. Donc il est possible que je laisse passer des erreurs de traduction, et toute correction de votre part en commentaire sera la bienvenue. Merci]

Le post que je vais traduire est issu de la page FB officielle de Wentworth Miller, acteur américain connu en particulier pour son rôle dans la série Prison Break.

Il a en outre fait son coming out en tant que personne homosexuelle, et révélé avoir tenté de se suicider à cause de l’homophobie quand il était âgé de 15 ans.

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Wenthworth Miller
Aujourd’hui, j’ai découvert que je suis le sujet d’un meme sur internet. Ca n’est pas la première fois.

Cela dit, celui ci se démarque des autres.

En 2010, ayant presque arrêté mon métier d’acteur, je faisais profil bas pour plusieurs raisons.

La plus importante : j’étais suicidaire.

C’est un sujet sur lequel, depuis, j’ai écrit, parlé, partagé.

Mais à l’époque, je souffrais en silence. Comme tant de gens le fait. Mon combat était connu de vraiment, vraiment peu de personnes.

Honteux et en souffrance, je me considérais comme une marchandise avariée. Et les voix dans ma tête me poussaient à l’auto-destruction. Ca n’était pas la première fois.

Je combats la dépression depuis que je suis enfant. C’est un combat qui me coute du temps, des opportunités, des relations, et un bon millier de nuits sans sommeil.

En 2010, dans la période la plus difficile de ma vie adulte, je cherchais partout du soulagement/réconfort/distraction. Et je me suis tourné vers la nourriture. Ca aurait pu être n’importe quoi. La drogue. L’alcool. Le sexe. Manger était devenu la seule chose dont je pouvais me réjouir. Sur laquelle je comptais pour tenir le coup. Il y a eu des périodes où le temps fort de ma semaine, c’était un bon repas et un nouvel épisode de Top Chef. Parfois c’était suffisant. Ca DEVAIT être suffisant.

Et j’ai pris du poids. La belle affaire.

Un jour, pendant une balade à Los Angeles avec un ami, on a croisé le chemin d’une équipe de tournage qui tournait une téléréalité. Sans que je le sache, il y a avait des paparazzi dans les parages. Ils m’ont pris en photo, et ont publié les clichés côte à côte avec des images de plus tôt dans ma carrière. « Du bloc au gros tas ». « De sportif à gras ». Etc.

Ma mère avait des « amis » qui sont toujours les premiers à vous amener les mauvaises nouvelles. Ils ont trouvé un de ces articles dans un magazine populaire, et le lui ont envoyé par mail. Elle m’a appelé, inquiète.

En 2010, alors que je combattais pour ma santé mentale, c’était bien la dernière chose dont j’avais besoin.

Pour faire court : j’ai survécu.

Et ces photos aussi.

J’en suis fier.

Maintenant, quand je vois cette photo de moi dans mon t-shirt rouge, un de mes rares sourires sur le visage, ça me rappelle mon combat. Mon endurance et ma persévérance face à toute sorte de démons. Certains intérieurs. D’autres extérieurs.

Comme un pissenlit qui pousse dans une faille du béton, je m’accroche.

Malgré tout. Et toujours.

La première fois que j’ai vu ce meme apparaitre dans mon fil sur les réseaux sociaux, je dois bien admettre que ça m’a fait mal. Mais comme pour tout dans la vie, je dois lui donner un sens. Et le sens que je donne à cette/mon image, c’est la Force. La Guérison. Le Pardon.

Pour moi, et pour les autres.

Si vous, ou quelqu’un que vous connaissez, traversez/traverse ce combat : on peut trouver de l’aide. Tendez la main. Envoyez un SMS. Envoyez un mail. Appelez. Il y a des gens qui tiennent à vous. Ils attendent de vos nouvelles. Affectueusement. – W.M.

 

« Journal d’une anorexique boulimique, le combat d’un ange », par Cindy C.

NOTE IMPORTANTE :

Pour une raison obscure, Facebook refuse de partager correctement cet article.
Apparemment, c’est un problème qui arrive régulièrement avec des articles issus de WordPress, parfois Facebook en bloque le partage sans raison apparente. L’autre hypothèse est qu’un filtre particulièrement chatouilleux trouve qu’il y a trop d’occurrences de termes relatifs aux TCA dans cet article…
Du coup, si vous voulez le partager sur Facebook, vous aurez un message qui vous indique que le partage de ce lien n’est pas possible « parce qu’il comprend des contenus qui ont été signalés comme abusifs ».
Toutefois, vous pourrez quand même en partager le lien, mais il n’y aura pas d’aperçu, de vignette qui apparaitra.
Mais n’hésitez pas à le faire tout de même : promis, aucun lien dans cet article ne mène à un site pourri qui va coller 15 virus sur votre ordi !

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Un article un peu particulier…

Pas un de mes habituels coup de gueule, pas un grognement sur la société, pas tellement un truc revendicatif et militant…

Mais un hommage, et un besoin de faire connaitre un livre.

« Journal d’une anorexique boulimique, le combat d’un ange », son auteure n’en a jamais vu la publication.

Son auteure, Cindy, c’est une amie à moi.
Oui, c’est. Même si elle est morte depuis bientôt trois ans, je ne peux pas parler de notre amitié au passé, parce que c’est toujours là, c’est toujours présent, c’est toujours vivant pour moi.

Cindy, connue sur le net, devenue une amie IRL, avec qui j’ai passé des heures au téléphone, des heures à refaire le monde, des heures à s’entraider dans les coups durs.

Cindy. Bien plus que « une anorexique boulimique » pour moi.

Cindy, dont on a regardé la descente aux enfers sans rien arriver à faire pour l’enrayer.
Cindy avec qui ont avait prévu de manger une fondue au fromage « le jour où elle serait sortie de ses TCA ».
Cindy qui s’est donnée la mort le 19 octobre 2012 un peu avant 19h, laissant un cratère dans la vie des personnes qui l’aiment.

Après sa mort, ses parents se sont retrouvés face à une foule de « pourquoi » ?
Au travers de leurs échanges avec ses amis, ils ont appris l’existence des blogs tenus par Cindy. De ses textes sur des forums, aussi.
Ils ont aussi retrouvé, dans les affaires de Cindy, des bouts de cahiers, de journaux intimes, et l’ébauche d’un roman largement autobiographique qu’elle avait commencé à écrire et jamais pu terminer.

Ses textes, ses parents ont décidé de les sortir de l’anonymat d’internet, pour en faire un livre.
Pour que le message de Cindy soit entendu.
Pour que ses coups de gueule contre la psychiatrie déshumanisée et déshumanisante ne restent pas sans écho.

Cindy voulait aider. Faire bouger les choses.
Elle était étudiante en psycho, et voulait en faire son métier.
Cindy, au quotidien, elle était toujours là pour les autres, de son mieux, laissant ses propres difficultés de coté pour écouter et soutenir les personnes autour d’elle qui en avaient besoin.

Si ce livre peut aider ne serait-ce qu’une personne, ne serait-ce qu’une famille, ou, pourquoi pas, ne serait-ce qu’un professionnel à mieux comprendre… Alors un bout de ce que Cindy voulait faire de sa vie sera réalisé au travers de ce livre.

« Il y a des âmes errantes dans les couloirs, des espoirs cachés au creux des sillons tracés par les larmes. On a oublié nos identités au profit de matricule, un numéro personnifié. Les craquements des pas retentissent dans les couloirs déserts, refuge des perditions de corps inanimés. Mon corps a subi les affres de mes désastres, la bouffe a eu ma raison et ma gueule s’est refermée d’un coup de mâchoire fatal sur la vie. […]
Je garde cette immense rage contre le cortège médical qui pensait stupidement qu’en endormant les symptômes sous une panoplie de médicaments le problème serait réglé !
Je garde cette rage contre moi-même pour avoir eu la stupidité de tomber dans cette merde et de m’évertuer à continuer ! »

Cindy C. – « Journal d’une anorexique boulimique, le combat d’un ange »

Pour commander le livre sur le site des éditions L’Harmattan : c’est ici
Si vous avez envie d’aider à faire connaitre ce livre, vous pouvez faire tourner cet article, ou partager la page facebook que nous avons créé dans ce but.

Merci pour elle. Et merci pour ses parents.

Tu me manques, Cindy.

(et merci à Casdenor – http://casdenor.fr/index.php d’avoir réécrit cet article sur son blog, pour m’aider à le partager plus facilement sur FB malgré le filtre à la *#/`^@ qui décrète que mon article comprend des contenus inadéquats)

Je suis une « tiède », et peut-être bien un peu fière de l’être

Un jour, une personne dans un groupe militant sur Facebook m’a qualifiée de « tiède ».
Comme si cette insulte thermique était L’Insulte Suprême.
La Compromission Ultime.
Le Pactisage avec l’Ennemi caractérisé.

Donc je suis « tiède ».

Dans la bouche Sur le clavier de la personne qui me l’a dit, c’était voué à tirer un trait sur la validité de mes arguments.

C’était il y a un an à peu près, la bébé-militante que j’étais a été passablement blessée dans son ego de militante par ce qualificatif.
Je n’avais pas encore pigé grand chose au milieu militant, mais assez pour comprendre qu’être accusée de tiédeur, c’était l’équivalent militant de se faire traiter de collabo.
Not good, donc.

Avec le temps, j’ai pris du recul, et en fait, j’assume ma tiédeur radicale, compulsive, obsessionnelle.

Parce que j’ai compris que toute personne cherchant le dialogue avec « l’ennemi », la compréhension globale, cherchant à convaincre plutôt qu’à matraquer verbalement l’oppresseur était « une tiède ».

Voyez vous, je n’y crois pas, au changement qui ne passe QUE par la colère.
Je ne crois pas au changement où l’oppresseur n’est pas un minimum amené à comprendre ce qui merde dans le système.
Je ne crois pas à l’Oppresseur qui est le Salaud et l’Opprimé qui est la Blanche Colombe.
Je ne crois pas au fait que gueuler sa colère, son raz-le-bol, soit l’unique porte d’entrée vers un monde meilleur.

Eh, je t’ai vu, toi, là dans le fond.
J’t’ai entendu penser « Elle vit dans le monde des bisounours, celle là ».

bisounours

Nope.
Nope nope nope.

Libre à vous de me croire ou pas, mais mon monde n’est pas rose et uniquement peuplé de petits poneys magiques, d’arcs en ciels, de chatons et de petits cœurs.
Bon, y en a aussi un peu, hein, je ne vais pas noircir le tableau, mais dans mon monde, et dans ma vie, y a aussi pas mal de trucs qui piquent, qui grincent, qui gueulent, qui cognent, qui discriminent, qui écrasent.

Et quoi ?

En colère contre tout ça ? Je le suis. Constamment.
Je suis en colère contre la culture du viol et contre la psychophobie qui ont fini par unir leurs forces pour amener trois amies proches à se foutre en l’air (j’aurais pu dire « se suicider », c’est plus poli, mais merde, le suicide c’est pas glamour, les larmes, la rage, le vide, l’absence, c’est pas poli).
Je suis en colère de devoir constamment me battre pour qu’on me foute la paix sur mon poids, pour faire taire les enfoirés dans le bus, dans la rue, chez le médecin, dans l’ascenseur de mon immeuble, dans ma famille.
Je suis en colère d’avoir à faire un acte politique assumé à chaque fois que je rentre le soir après 22h (et d’ailleurs, c’est une vaste blague de dire « après 22h », parce que les mecs qui considèrent que la rue est à eux, et que la nana que je suis est un morceau de steak sur l’étalage de boucher géant qu’est la rue, c’est à 7h du mat’, à 14h ou à 18h aussi. Pas seulement « après 22h »).
Je suis en colère de me faire engueuler périodiquement dans les chiottes des femmes, parce que je ne suis pas assez conforme aux stéréotypes féminins, que donc on me prend pour un mec, et que donc, même aller pisser devient une sorte d’affirmation de mon droit à me fringuer comme bon me semble, à avoir le rapport que bon me semble avec mon genre, tout ça.
Je suis en colère de savoir, même si j’ai pour le moment toujours échappé aux violences physiques homophobes, que je peux éventuellement me faire casser la gueule dans la rue pour avoir tenu la main à la personne que j’aime, parce que j’ai l’audace de ne pas être hétéro.
Je suis en colère de tout ça, et de plein d’autres trucs.
Cette colère, y a des moments où j’ai besoin de la gueuler. OUAIS. Evidemment que ouais.

Mais pas toujours. Pas tout le temps.
Et à plus forte raison : je ne pense pas que tout ne peut passer que par ça.

Le mouvement militant, ouais, pour moi, c’est autre chose que juste une vaste thérapie par le cri primal.
Quand j’ai besoin de gueuler un grand coup, je vais gueuler dans la forêt, personnellement, j’emmerde éventuellement deux trois écureuils passant par là (désolée pour eux, sincèrement !).
Des fois, aussi, je me fous en rogne dans les commentaires d’une page grossophobe sur Facebook. Vous savez, une de ces pages qui propose de tuer les gros porcs d’obèses que nous sommes.
Ouais là je me lâche, un peu.

Par contre, souvent, aussi, j’essaie de dialoguer. De comprendre, de faire comprendre, d’éduquer, de faire réfléchir.
D’amener « les oppresseurs » à réaliser ce qu’ils sont en train de faire.
Parce que souvent, c’est pas des infectes salauds. Parce que souvent, c’est tout comme moi des être humains placés dans un système, entrainés, embarqués dans des mécanismes qu’ils ne voient pas forcément.

Ca prend plus de temps de faire réfléchir quelqu’un que de le traiter de salaud.
Ca prend plus de temps d’expliquer la grossophobie à quelqu’un qui n’a jamais entendu le mot « grossophobie », de décortiquer les mécanismes, de les rendre visibles, que de juste dire « tu es grossophobe !!! »
Souvent, ça ne marche pas.
Souvent, je passe pour une douce illuminée.

Mais des fois ça marche. Des fois des gens disent « Ah ouais, je n’avais jamais vu ça comme ca, je n’avais jamais réfléchi à ça comme ça ».

Et dans ces moments là, ouais, ma tiédeur, j’en suis plutôt fière. Parce qu’une personne convaincue, c’est une personne qui va à son tour convaincre. Passe le message à ton voisin.

Entendons nous, je ne crache pas sur la colère. Je ne crache pas sur les gens qui pour x ou y raison n’arrivent pas à être pédagogue. Je ne crache pas sur les coups de gueule. (Genre, vous avez vu le titre de mon blog, hum ?)

Par contre, je crache sur le culte du Coup de Gueule érigé en Manière Unique de militer, en Saint Graal du Mouvement Militant, en dogme, presque en religion.
Il est où, le droit à l’auto-détermination et au respect qu’on revendique (à juste titre !), quand on se permet de se cracher dans la gueule parce qu’on ne milite pas tous-tes pareil ?

Je crois à la complémentarité des manières de militer, je crois en la diversité des militant-es, je crois en la diversité tout court, d’ailleurs.

Et je crois en ma tiédeur, ouais. Si vous tenez à appeler ça comme ça.