« Self-Care » pour crise de colère

Entre personnes avec des troubles psy et/ou neuroatypiques, on parle souvent du « self-care ».
En gros : de prendre soin de soi-même.

C’est important d’en parler, c’est aussi une manière de pouvoir être autonome par rapport à nos situations, de gérer par nous-même les moments difficiles, et donc de s’émanciper un tant soit peu des autres, que ça soit les proches ou les soignants.

Donc oui, apprendre à prendre soin de soi-même dans les moments difficiles, c’est capital.

Sauf que…

Quand on parle du « self-care », et qu’on échange des astuces, il y a comme un gros trou noir dans les astuces de gestions des trucs autres que « Je suis trop déprimé.e pour m’extraire de mon lit » ou « je suis en PLS en crise d’angoisse dans un coin ».

Entendons nous bien : c’est TRES BIEN qu’on échange des astuces pour gérer le manque d’énergie généré par la dépression, et pour sortir des gros états anxieux bien pénibles.

MAIS ça ne répond pas aux besoins de tout le monde.

Personnellement, quand je lis maintenant ces astuces, je me marre jaune en me disant que si j’avais cherché, il y a quelques années (pendant ma période la plus difficile), des astuces et des manières de gérer pour mes difficultés, bah… Je n’aurais rien trouvé.

Parce que pour moi (comme pour beaucoup de monde, hein…), une crise d’angoisse, ça n’était pas « hyperventiler roulée en boule dans mon lit », mais au contraire avoir à canaliser une agitation monumentale, incapable de tenir en place, irritable à l’extrême, alternant crise de larme et crise de colère.
Bref, vraiment pas le genre d’état où des conseils comme « regarder un film avec une tasse de thé chaud en câlinant mon chat » pouvaient vraiment me parler. (A vrai dire, mon chat, dans ces états là, il me fuyait comme la peste pour échapper au tourbillon de mon agitation).

Et j’en ai un peu assez qu’on limite le « self-care » aux personnes qui ont une manière « socialement acceptable » d’aller mal.

Parce que oui, c’est nettement plus socialement acceptable (et accepté) de se rouler en boule que d’avoir une agitation désorganisée, une agressivité et une colère toujours prêtes à flamber…

Et pourtant, on existe, nous les « angoissé.e.s énervé.e.s de la vie ».

Et on a aussi besoin de trucs et astuces pour gérer ces moments là. D’autant plus que, en plus d’être des moments d’angoisse odieux à supporter, ces comportements ont tendance à nous isoler socialement (et c’est légitime aussi : nos proches n’ont pas forcément les nerfs pour encaisser stoïquement les crises de colère…), et à être très stigmatisés.
On correspond un peu plus au cliché du « fou dangereux », l’écume aux lèvres prêt à cogner tout ce qui bouge (même si on ne le fait pas).
Et même dans les milieux sensibilisés à la psychophobie, ça reste un tabou, ces crises de colère. Parce que c’est pas « très très safe », comme manière d’aller mal…

crise de colère

Alors déjà, j’ai envie de dire aux personnes concernées par ces crises de colère :

NON, vous n’êtes pas des monstres.
NON, vous n’êtes pas des enfoiré.e.s qui aiment faire du mal.
NON, vous ne faites pas exprès.
NON, vous ne pouvez pas « juste faire un effort pour arrêter de faire ça ».
NON, vous n’êtes pas des « dominant.e.s » ou des « oppresseur.euse.s » juste parce que votre angoisse se manifeste d’une manière « pas safe ».
OUI, vous allez mal, vous avez mal, ça vous explose dans la tronche et ça fait sacrément peur, et sacrément mal de vivre ça.
OUI, vous avez tout autant le droit à de l’aide, du soutien et une écoute que la personne qui va angoisser de manière plus « orthodoxe ».

La colère, c’est une manière de rendre l’angoisse moins menaçante. C’est une manière de se défendre contre un danger, réel ou supposé. C’est un mécanisme de défense.
Appelez ça comme vous voulez.
Mais ça n’est pas un truc que vous calculez pour faire chier le monde.
Et vous n’y êtes pour RIEN si des gens récupèrent ça pour illustrer leurs a-prioris sur « les fous-folles qui sont forcément violent.e.s et/ou agressif.ve.s ». Vous n’êtes PAS responsables de la psychophobie, ça n’est pas « à cause de gens comme vous qu’on a peur des fous-folles ».

Maintenant, une petite liste des techniques que j’ai pu utiliser pour canaliser mes crises de colères.
C’est une liste complètement non exhaustive, mais si vous pouvez y piocher une ou deux idées qui vous aident, TANT MIEUX. (et n’hésitez pas à rajouter vos astuces à vous en commentaires de cet article, si vous avez d’autres idées. Je les ajouterai à la liste) :

– Ecrire sans auto-censure.

Que ça soit sur une page Word, dans un post à audience restreinte sur les réseaux sociaux, sur un forum. Peu importe.
Le faire lire ou pas à d’autres, ça vous appartient (mais si possible, au cas où vous le faites lire, essayez de le faire lire à une personne qui n’est pas l’objet de votre colère. Et qui est au courant que vous êtes en pleine crise de colère et que c’est votre manière de l’extérioriser sans trop faire de dégats).
Je ne compte pas le nombre de messages privés que j’ai envoyé à des ami.e.s bienveillant.e.s et au courant qui contenaient plus d’insultes que d’autres mots. Sortir la rage par les mots, des fois ça m’aidait.
« Sans auto-censure », c’est aussi sans se faire chier avec l’orthographe et la syntaxe. Dans ces états là, mes mains allaient beaucoup plus vite que mon cerveau, et ça n’était souvent qu’une bouillie de lettres plus ou moins incompréhensible. Mais peu importe. Le fait « d’agiter mes mains » sur un clavier, c’était une manière de sortir à la fois la colère et l’agitation.

– Gueuler.

A s’en faire péter les cordes vocales si besoin est.
Perso, soit je sortais dans la forêt près de chez moi pour gueuler en ayant relativement peu de chance de tomber sur quelqu’un (c’est arrivé quelques fois que je fasse flipper un.e inconnu.e promenant son chien, mais bon. Tant pis. Je pense qu’iels s’en sont remis.e.s relativement aisément).
Soit le gueulais le visage dans mon oreiller, pour étouffer le son et éviter que les voisins ne supposent que quelqu’un se faisait égorger dans l’appart’ d’à coté.
Que ça soit gueuler des insultes, gueuler tout ce qui me passait par la tête, ou juste gueuler en mode « son inarticulé ». Juste gueuler.

– Cogner.

Pas des gens. On est d’accord.
Mais des objets.
Idéalement des objets assez mous pour ne pas se faire mal, mais quand même assez durs pour opposer une résistance et demander une certaine force (le must : un matelas ou un canapé). (le must du must : un punching bag. Mais on n’a pas tou.te.s ça sous la main, ni forcément la place pour en avoir un).
Mais ça, c’est seulement idéalement, et j’avoue que j’ai laissé quelques phalanges dans des confrontations entre mon poing et un mur. Bon. C’est pas cool d’avoir les mains bleues, c’est pas idéal d’avoir éventuellement une sympathique petite fracture, mais ça reste souvent « moins pire » que de flinguer totalement sa vie sociale en insultant allègrement les gens qu’on aime.
Autre option pour limiter les dégats : cogner avec un objet sur un objet.
Là encore, la forêt derrière chez moi m’a été bien utile : fracasser un gros bout de bois contre un tronc d’arbre, ça demande assez d’énergie pour sortir sa rage sans se massacrer les mains.

– Chialer

Ouais, des fois « ça ne vient pas », mais quand ça vient, y a aucune raison de s’en priver.

– Détruire des trucs

J’ai détruit beaucoup de trucs que je n’avais pas très envie de détruire, à la base : j’ai fait une consommation de claviers, de souris d’ordinateurs et de téléphones portables assez impressionnante, à cette époque. Vu que je savais qu’ils risquaient d’être en première ligne pour encaisser mes crises, j’étais devenue un peu fataliste et prévoyante : acheter du premier prix et du seconde main (parce que bon, la souris ultra cher qui finit fracassée dans un mur, ça fait un peu mal au cul, à la longue), et toujours avoir une souris, un clavier, et un téléphone portable « d’avance », histoire de ne pas me retrouver dans des situations frustrantes (qui avaient tendance à faire remonter la crise de colère).

Sinon, j’ai essayé de canaliser mes envies de tout péter sur des trucs moins utiles, voire des trucs « prévus pour être détruits ».

Massacrer à coup de cutter des bouteilles en plastique, ou les piétiner.
Déchirer rageusement des vieux journaux ou du carton.
Péter des bouteilles en verre prévues pour être balancées au recyclage (Mh. Attention tout de même avec ça si vous avez tendance à l’automutilation : les éclats de verre, ça peut être TRES tentant de les récupérer pour se les envoyer dans la peau, et le but n’est pas que votre canalisation de crise de colère finisse en session de découpage de peau…).
Démolir des meubles qui attendaient d’être amenés à la déchetterie.
Bref, péter des trucs de toutes manières prévus pour être jetés.

– Prendre une douche froide

Parce que ça sollicite l’organisme de manière assez intense et abrupte, des fois, ça aide à se calmer.

– Jouer à des jeux vidéos violents

Par contre, cette technique peut être très frustrante – et faire monter la colère – si l’agitation vous empêche d’avoir une bonne coordination, et que donc vous perdez répétitivement vos combats en trois secondes chrono.

– Faire du sport

A plus forte raison si comme moi, vous n’avez aucune condition physique, et que ça vous épuise rapidement.
Cela dit, ça marche aussi si vous avez une bonne condition physique, vous risquez juste de devoir courir/nager/sauter/faire des pompes/… plus longtemps !

– S’attaquer méthodiquement au problème qui est à l’origine de l’angoisse

C’est une lectrice qui m’a fait penser à rajouter ce point. Pourtant, il me parle particulièrement. Mais je n’avais pas pensé à le mentionner.

Toutefois, il ne parlera surement pas à tout le monde : pour certaines personnes, s’attaquer au sujet de son angoisse tout en étant en pleine montée d’angoisse, ça va empirer les choses. D’ailleurs, beaucoup d’astuces de self-care pour gérer l’angoisse vont dans le sens de s’éloigner de la source de l’angoisse le temps de retrouver son calme.

A l’inverse, pour d’autres (dont je suis, parfois. Pas toujours), s’atteler à régler le problème ayant causé l’angoisse, ça peut aider à reprendre le contrôle, et donc à faire baisser l’anxiété.
C’est clairement à chacun.e de sentir ce qui lui fait le plus de bien, à ce sujet.

Je mettrais juste un bémol (parce que c’est un travers que j’ai) : si votre angoisse concerne une autre personne (une inquiétude pour une personne, ou encore un conflit que vous avez eu avec quelqu’un), s’y attaquer directement en pleine crise, c’est casse-gueule, parce que ça peut amener à avoir des comportements TRES contrôlants et intrusifs vis à vis de l’autre. Ce qui risque, outre le fait que ça peut blesser l’autre, d’empirer le conflit ou de foutre le bazar dans votre relation avec cette personne. Dans ces cas là, il vaut clairement mieux attendre d’avoir récupéré un peu de calme et de self-control pour se confronter au problème…

– Ecouter de la musique « qui bouge », et éventuellement chanter / gueuler avec

– Prendre un anxio

Ca sort un peu du « self-care » tel qu’on l’entend, parce que ça suppose quand même qu’on se soit fait prescrire un médic, mais je le mentionne quand même.
En effet, c’est souvent pas forcément évidant de penser à le faire, dans ces cas là.
Parce que vu que sur le moment, ça n’est pas à proprement parler l’angoisse qu’on ressent, mais la colère (même si elle est une « traduction » de l’angoisse par notre cerveau), on n’y pense pas forcément, même si notre psy / notre médecin nous a prescrit des anxios à prendre en cas de montée d’angoisse.
Pourtant, ça peut aider.
(Entendons nous BIEN, ça n’est pas une injonction à prendre des médics. Juste un rappel bienveillant que si vous avez des anxios à prendre lors de montées d’angoisse, là, c’est peut-être tout à fait le moment où ils pourraient vous aider).

Voilà. Je suis au bout de ma liste de « trucs et astuces de gestion de crises de colère ».
Comme dit, n’hésitez pas à ajouter les vôtres, via les commentaires.

Et encore une fois : il n’y a rien de monstrueux et de « méchant » et de « oulalala c’est pas quelqu’un de bien » dans le fait de vivre avec une particularité psy qui se traduit par des crises de colère.
Et vos difficultés et vos souffrances sont tout aussi légitimes et réelles que si vous hyperventiliez bien sagement roulé.e en boule !

Take care.

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La psychophobie, ça tue.

Elle s’appelait Anouk.
C’était une amie, et une camarade de lutte contre la psychophobie.
Elle est morte il y a trois semaines, à 42 ans.

J’ai hésité longtemps à raconter son histoire ici, parce que c’est SON histoire.
Et puis on m’a fait remarquer qu’elle n’avait pas hésité à témoigner à visage découvert des maltraitances psychiatriques qu’elle avait vécu, et qu’elle aurait très probablement voulu que son histoire puisse servir à d’autres.
Et peut-être que ça pourra – au moins – rendre sa mort un peu moins absurde.

Elle avait 42 ans.
Et elle est morte chez elle, d’un AVC ou d’une crise d’épilepsie qui a mal tourné.
Après un parcours complètement absurde de psychophobie médicale, de non-prise en compte de ses souffrances physiques et psychiques.
Un parcours qu’elle avait entrepris de dénoncer, et que je vais continuer à dénoncer ici, parce qu’elle ne peut plus le faire, mais qu’il est hors de question que sa voix s’éteigne avec elle.

Anouk, elle était bipolaire.
Elle trainait aussi un certain nombre de traumatismes avec elle, maltraitances familiales, mobbing à son boulot. Qui ne faisaient qu’ajouter à ses souffrances psychiques.

Ses souffrances, elles ont été prises en compte d’une manière tellement absurde que, si ça n’était aussi aussi moche, j’aurais envie de rire.
Et d’ailleurs, on en a ri. Avec Anouk. Parce que l’humour noir était souvent son rempart contre l’injustice.

Balance de l'injustice
La balance de l’Injustice
Parce qu’une plume pèse des fois plus qu’un kilo de plomb
(Crédit photo :
idée : Sarah Vorster
prise de vue : Chloé Debauges)

Février 2017. Elle se présente, d’elle-même, aux urgences psychiatriques de l’hôpital du Vinatier, à Lyon.
Elle est suicidaire, et elle cherche de l’aide pour ne pas faire de la merde.
La voyant boire du thé (oui, elle était prévoyante, Anouk. Quand elle savait qu’elle allait passer des plombes dans une salle d’attente, elle embarquait de quoi ne pas se dessécher. Un thermos de thé, en l’occurrence)… La psychiatre lui dit que « Il faut boire moins de thé, c’est un excitant, vous vous sentirez mieux ».
Vous ne voyez pas le rapport ?
Moi non plus.
Donc, face à une personne en pleine crise suicidaire, la préoccupation de base de la psychiatre, c’est… sa consommation de thé.
Je veux bien croire que le thé puisse éventuellement avoir un rôle dans un problème d’insomnie, mais… Ca n’est pas pour ça qu’Anouk venait. Elle venait parce qu’elle avait envie de crever.
Est-il besoin de le préciser : elle n’a pas eu l’aide nécessaire, ce soir là, aux urgences psychiatriques.
Elle est rentrée chez elle.
Le lendemain ou le surlendemain, elle faisait une tentative de suicide.
On lui a envoyé les secours, parce qu’elle nous avait parlé de sa TS, et qu’on ne voulait pas la laisser mourir en gardant les mains dans nos poches.

Emmenée sans ménagement par les secours, elle est amenée aux urgences de l’hopital Herriot.
Et ça n’était que le début du cauchemar :
Déshabillée sans aucun respect de son intimité, pour lui passer une blouse d’hôpital deux fois trop petite pour elle… (quand la grossophobie et la psychophobie se tiennent la main, ça donne ça…)
Contentionnée dans une « chambre » (qu’Anouk a toujours appelé une « cellule », et pour cause…).
Sans aucune réponse à ses appels, elle a fini par devoir uriner sous elle. La dignité, c’est tellement surfait.
Avec des liens aux poignets si serrés qu’elle s’est retrouvé avec une tendinite…
C’est là les seuls « soins » qu’elle a eu. Ils lui ont a peine demandé ce qu’elle avait pris. Aucune surveillance médicale à proprement parlé. Pas de lavage d’estomac. Rien. Juste rien. A part la sangler à un lit.

Inutile de préciser que dès qu’elle a retrouvé assez de contrôle sur elle-même pour « donner le change », elle a servi aux « soignant.e.s » (qui n’en ont vraiment que le nom, là), le discours qu’iels avaient envie d’entendre « Je n’ai plus envie de mourir, je suis partie en vrille parce que j’avais bu et que j’ai eu l’alcool triste, oui oui tout va bien, laissez moi rentrer maintenant ». Pour se tirer le plus vite possible de là.
Elle est ressortie en allant aussi mal qu’avant sa TS, sans avoir eu quoi que ce soit qui se rapproche d’une aide ou d’un soutien.
Pourtant, le site des urgences psychiatriques de l’hôpital Herriot mentionne, en tête de liste des « pathologies prises en charge », la crise suicidaire…

Cet épisode, Anouk l’évoque mieux que moi, dans son blog : lien
Et dans une vidéo qu’elle avait faite pour dénoncer la banalisation de la contention dans les médias, lorsque « Fort Boyard » a sorti son nouveau jeu, « L’Asile » : lien

Et le cauchemar ne s’arrête pas là.

En plus de ses troubles psychiques, Anouk avait des tumeurs dites « bénignes » (à ne pas confondre avec « sans gravité », vu qu’elles ont fini par la tuer) au cerveau.

Tumeurs qui ont mis des mois à être repérées, alors même qu’Anouk répétait aux médecins qu’elle se réveillait régulièrement avec du sang dans la bouche tellement elle s’était mordue dans son sommeil.
Elle était – à raison – persuadée de faire des crises d’épilepsie dans son sommeil.
Pendant des mois, la réponse aura été : « C’est psychologique ». Sans autre investigation.
Une « folle » ne peut évidemment pas avoir de problèmes physiques, n’est ce pas ? C’est forcément « dans sa tête » (on en a souvent ri, d’ailleurs, avec Anouk, sur cette expression « c’est dans ta tête », vu à quel point elle tombait totalement à propos concernant des tumeurs au cerveau…).
Quand finalement les tumeurs – et l’épilepsie qui allait avec – ont enfin été confirmées, ça n’est pas pour autant que la situation d’Anouk a été prise en compte correctement.
Même avec des tumeurs bien visibles au scanner, elle a continué d’avoir le message qu’elle « exagérait ».
Même quand les crises nocturnes ont laissé la place à de violentes crises diurnes.

Quelques jours avant sa mort, Anouk était aux urgences, après série de crises d’épilepsie suffisamment violentes et longues pour qu’elle refuse de laisser trainer la situation plus longtemps.
Enfin, aux urgences… Principalement « dans le couloir des urgences » (on remercie le manque de moyen des services d’urgence, hein !).
Epuisée par l’attente et le manque de sommeil (au bout de plus de 15h, ça se comprend un peu…), mise à bout de nerfs par le manque de considération du personnel soignants, elle a fini par sortir contre avis médical.
Et relater cette visite aux urgences sur son blog : lien

Tout au long de ce parcours médical, à chaque fois qu’elle essayait d’obtenir une copie de son dossier (pour pouvoir la transmettre à son médecin, ou tout simplement pour être au courant de ce qui lui arrivait, vu que les informations ne lui étaient données qu’au compte goutte « parce qu’elle était fragile, alors vous comprenez… »), elle a dû faire des pieds et des mains. Alors qu’avoir accès à son dossier médical est un droit.

Elle est morte quelques jours après cette dernière visite aux urgences.

Alors ouais, peut-être qu’une meilleure prise en charge n’aurait rien changé à l’issue fatale de sa maladie.
Peut-être que, même avec toute la bonne volonté du monde, il aurait été impossible de la soigner.
On ne le saura jamais, parce que les soins qu’elle a reçu ont été totalement déplorables.

Avant même sa mort, on l’avait tuée et enterrée.
Alors même qu’elle cherchait de l’aide, des soins, des solutions, on l’a enterrée sous la psychophobie, contre laquelle elle se battait et militait.

Anouk, c’était une amie.
Anouk, c’était une femme formidable, pleine d’humour malgré ses emmerdes.
Anouk, elle méritait tellement, tellement mieux que le mépris du corps médical…

Repose en paix, Anouk.
On continue le combat.

Abilify MyCite, le médicament connecté : les dérives de la psychiatrie concentrées en un cachet

Il y a quelques jours, une information m’est passé sous les yeux, qui m’a franchement fait dresser les poils le long de l’échine.

L’Abilify, pas mal de monde connait : c’est un médicament anti-psychotique qui a également un effet thymorégulateur (= stabilisateur d’humeur).
Il est utilisé dans le traitement des troubles psychotiques, des troubles bipolaires, et aussi de certaines dépressions.

L’Abilify MyCite, par contre, c’est tout nouveau, ça vient de sortir (ou du moins : ca vient d’être approuvé par la FDA, l’agence qui contrôle et réglemente les médicaments mis sur le marché aux Etats Unis.)

abilify mycite

Mais qu’est-ce donc que l’Abilify MyCite, pour qu’il suscite chez moi une telle réaction de frayeur (et aussi de colère) ?

Ce petit bijou médico-technologique est un médicament ( de même composition que l’Abilify « classique ») qui a la particularité d’avoir un capteur ingérable intégré.
En gros, le.a patient.e porte un récepteur.
Le capteur dans le cachet envoie un signal au récepteur quand le cachet arrive dans le système digestif.
Le récepteur porté par le.a patient.e envoie, à son tour, via une application, un message sur le téléphone portable du/de la patient.e, lui permettant de suivre son ingestion de médicaments.

Jusque là, vous me direz peut-être que pour les patient.e.s un peu « tête en l’air », ou qui ont des problèmes de mémoire ou d’organisation, c’est plutôt un bonus : ca permet de vérifier si on a bien pris son médicament, d’éviter les oublis de prise ou les médicaments pris à double.
Et je suis assez d’accord.
Si ce n’est que des outils pour gérer ce problème, il en existe déjà plein, allant des classiques semainiers (ces boites à médicament avec des petites cases pour répartir les médicaments par jour et heure de prise) aux applications comme Medisafe qui envoient des rappels à l’heure prévue pour la prise du médicament.

MAIS la suite me fait froid dans le dos.

Le.a patient.e « peut » autoriser d’autres personnes, via l’application, à avoir accès à ces données. Son médecin, des proches…

« Peut ». C’est le mot clé qui me pose problème.

A quel moment « peut » va devenir « doit » ?

Sachant que beaucoup de patient.e.s sont dans des démarches de soin sous contrainte, quelle marge de manœuvre aura la personne pour dire « non non, je ne veux pas que mon médecin / tel ou tel proche ait accès à ces données » ?

Je n’ai aucune confiance dans le respect de la vie privée et de la liberté individuelle des patient.e.s, vu comment la psychiatrie est massivement utilisée comme outil de contrôle social.
Je n’ai aucune confiance dans le respect de l’auto-détermination des patient.e.s dans un monde où les maltraitances psychiatriques sont tellement courantes qu’elles relèvent plus de la norme que de l’exception.
Je n’ai aucune confiance dans le respect de l’intimité des patient.e.s alors que la société se permet d’avoir son avis sur absolument tout ce que font les malades psychiques (y compris ce qui n’est pas en lien avec leur pathologie), sous prétexte de « les protéger » ou de « protéger les autres ».

J’ai honnêtement tendance à penser que c’est à cette fonction de surveillance de la prise de médicament par une tierce personne qu’ont, en tout premier lieu, pensé les concepteurs du médicament.
Parce que des systèmes nettement moins compliqués pour aider les patient.e.s qui ont du mal à se souvenir de prendre leur médicament, il y en a déjà. Plein.

Et le fait qu’on invente un tel système de surveillance, comme par hasard spécifiquement pour les médicaments psychiatriques, renvoie à tout ce que la psychiatrie actuelle a de sécuritaire et de coercitif.
Parce que franchement, le problème de régularité de la prise de médicaments, il existe pour tous les traitements, hein.
Et souvent même avec des conséquences beaucoup plus immédiatement vitales que dans un traitement psychiatrique.
Mais, étrangement, c’est un anti-psychotique connecté qu’on invente.
Pas un anti-cancéreux.
Pas un médicaments pour les problèmes cardiaques.
Pas un anti-épileptique.

Non non. Un anti-psychotique.

Renvoyant, encore une fois, au fait que quand même, ces foutu.e.s malades psy, on peut définitivement pas leur faire confiance.

Je vais maintenant lister les énormes problèmes qu’un tel système implique :

– L’ingérence dans la vie des patient.e.s

Je l’ai déjà développé plus haut, je ne vais donc pas m’étendre beaucoup plus.

– Le renforcement de l’angoisse des patient.e.s vis à vis des traitements psy

Je connais pas mal de personnes avec des troubles psychiques qui sont très angoissé.e.s à l’idée de prendre un traitement psychotrope. Déjà parce que c’est très stigmatisé, et que le regard posé à la pharmacie sur quelqu’un qui va chercher un anti-psychotique n’est pas du tout le même que celui posé sur quelqu’un qui va chercher un médicament contre l’hypertension…

Mais aussi parce que, dans les angoisses de pas mal de personnes, revient l’idée que les médicaments sont là pour leur nuire, pour les empoisonner, ou… pour les contrôler.

Ca va devenir très difficile de les aider à rationaliser cette angoisse pour accepter des médicaments qui peuvent les aider, alors qu’à coté de ça, on se félicite d’avoir inventé un médicament qui… peut contrôler leur prise de médicaments.

Surtout s’agissant, oh ironie, d’un médicament notamment destiné aux personnes souffrant PRECISEMENT de paranoïa.

L’expression « Même un paranoïaque a de vrais ennemis » n’a jamais été aussi vraie, pour le coup !

– L’officialisation de l’incompétence et de la flemme du psychiatre

Soyons honnêtes trois secondes…

Si un.e psychiatre a besoin d’une appli qui lui dit « votre patient.e ne prend plus ses médicaments », on peut vraiment se poser de questions sur sa capacité à instaurer une relation de confiance avec ses patient.e.s…
Et on peut aussi vraiment se poser des questions sur sa capacité d’observation. Parce que dans le cas où une personne décompense parce qu’elle ne prend plus ses médicaments, il y a en principe d’autres signes repérables qu’un message envoyé à une application…
(Et dans l’hypothèse où le.a patient.e ne décompense pas alors qu’iel a arrêté son traitement, on peut aussi se demander si le traitement est bien bien utile…).

Mais c’est sûr que ça implique un peu plus de discussion et d’empathie avec le.a patient.e que le simple fait de lire les résultats sur une application, on est d’accord.
Temps que beaucoup de psychiatres n’ont pas forcément à cœur de prendre…

– La psychiatrie coercitive techniquement assistée

Alors que, en de multiples endroits du globe, la psychiatrie est empêtrée dans une dérive sécuritaire, la recherche va, encore une fois, dans le sens de faciliter cette mission de « contrôle » qu’ont les psychiatres. Au lieu de continuer à travailler à développer des médicaments avec moins d’effets secondaires, on travaille à développer des médicaments qui sont des outils de contrôle…
Les priorités laissent songeur…

– La protection des données, on en parle ?

Etant donné que les informations sont communiquées via une application en ligne, on peut vraiment se questionner quant à la protection des données.
C’est vrai pour toutes les données personnelles en ligne, mais s’agissant d’un sujet qui est complètement stigmatisé, on peut vraiment se questionner sur le fait que le nom de personnes, associé à « prend de l’Abilify », soit en vadrouille dans les entrailles d’internet…

– Le renforcement dans l’imaginaire collectif des stéréotypes négatifs sur les malades psychiques

Si même les médecins se disent qu’il faut surveiller les patient.e.s, c’est que ça doit être vrai, n’est ce pas ? (Indice : non).

S’il est nécessaire de vérifier qu’iels prennent bien leur traitement, avec des dispositifs aussi sophistiqués, c’est qu’iels doivent vraiment être dangereux.ses, n’est ce pas ? (Indice : non plus).

Si même les médecins n’ont pas confiance en les patient.e.s psy, c’est bien parce qu’on ne peut pas avoir confiance en ces personnes, n’est-ce pas ? (Indice : toujours pas).

Ces stéréotypes négatifs sont source de beaucoup, beaucoup de souffrance, d’isolement, de stigmatisation envers les malades psychiques.

Ces stéréotypes, ils sont à l’origine de discriminations à l’embauche, de discrimination au logement.

Ces stéréotypes sont, in fine, à l’origine de beaucoup de suicides.

Donner un tel message, venant de personnes supposées soigner, c’est carrément criminel.

Générer une angoisse supplémentaire autour du traitement psychiatrique, alors que de base les maladies psychiques sont DEJA génératrices d’angoisses, c’est éloigner encore plus les malades d’une aide qui peut leur être vitale.

Et ça aussi c’est carrément criminel.