Je suis une « tiède », et peut-être bien un peu fière de l’être

Un jour, une personne dans un groupe militant sur Facebook m’a qualifiée de « tiède ».
Comme si cette insulte thermique était L’Insulte Suprême.
La Compromission Ultime.
Le Pactisage avec l’Ennemi caractérisé.

Donc je suis « tiède ».

Dans la bouche Sur le clavier de la personne qui me l’a dit, c’était voué à tirer un trait sur la validité de mes arguments.

C’était il y a un an à peu près, la bébé-militante que j’étais a été passablement blessée dans son ego de militante par ce qualificatif.
Je n’avais pas encore pigé grand chose au milieu militant, mais assez pour comprendre qu’être accusée de tiédeur, c’était l’équivalent militant de se faire traiter de collabo.
Not good, donc.

Avec le temps, j’ai pris du recul, et en fait, j’assume ma tiédeur radicale, compulsive, obsessionnelle.

Parce que j’ai compris que toute personne cherchant le dialogue avec « l’ennemi », la compréhension globale, cherchant à convaincre plutôt qu’à matraquer verbalement l’oppresseur était « une tiède ».

Voyez vous, je n’y crois pas, au changement qui ne passe QUE par la colère.
Je ne crois pas au changement où l’oppresseur n’est pas un minimum amené à comprendre ce qui merde dans le système.
Je ne crois pas à l’Oppresseur qui est le Salaud et l’Opprimé qui est la Blanche Colombe.
Je ne crois pas au fait que gueuler sa colère, son raz-le-bol, soit l’unique porte d’entrée vers un monde meilleur.

Eh, je t’ai vu, toi, là dans le fond.
J’t’ai entendu penser « Elle vit dans le monde des bisounours, celle là ».

bisounours

Nope.
Nope nope nope.

Libre à vous de me croire ou pas, mais mon monde n’est pas rose et uniquement peuplé de petits poneys magiques, d’arcs en ciels, de chatons et de petits cœurs.
Bon, y en a aussi un peu, hein, je ne vais pas noircir le tableau, mais dans mon monde, et dans ma vie, y a aussi pas mal de trucs qui piquent, qui grincent, qui gueulent, qui cognent, qui discriminent, qui écrasent.

Et quoi ?

En colère contre tout ça ? Je le suis. Constamment.
Je suis en colère contre la culture du viol et contre la psychophobie qui ont fini par unir leurs forces pour amener trois amies proches à se foutre en l’air (j’aurais pu dire « se suicider », c’est plus poli, mais merde, le suicide c’est pas glamour, les larmes, la rage, le vide, l’absence, c’est pas poli).
Je suis en colère de devoir constamment me battre pour qu’on me foute la paix sur mon poids, pour faire taire les enfoirés dans le bus, dans la rue, chez le médecin, dans l’ascenseur de mon immeuble, dans ma famille.
Je suis en colère d’avoir à faire un acte politique assumé à chaque fois que je rentre le soir après 22h (et d’ailleurs, c’est une vaste blague de dire « après 22h », parce que les mecs qui considèrent que la rue est à eux, et que la nana que je suis est un morceau de steak sur l’étalage de boucher géant qu’est la rue, c’est à 7h du mat’, à 14h ou à 18h aussi. Pas seulement « après 22h »).
Je suis en colère de me faire engueuler périodiquement dans les chiottes des femmes, parce que je ne suis pas assez conforme aux stéréotypes féminins, que donc on me prend pour un mec, et que donc, même aller pisser devient une sorte d’affirmation de mon droit à me fringuer comme bon me semble, à avoir le rapport que bon me semble avec mon genre, tout ça.
Je suis en colère de savoir, même si j’ai pour le moment toujours échappé aux violences physiques homophobes, que je peux éventuellement me faire casser la gueule dans la rue pour avoir tenu la main à la personne que j’aime, parce que j’ai l’audace de ne pas être hétéro.
Je suis en colère de tout ça, et de plein d’autres trucs.
Cette colère, y a des moments où j’ai besoin de la gueuler. OUAIS. Evidemment que ouais.

Mais pas toujours. Pas tout le temps.
Et à plus forte raison : je ne pense pas que tout ne peut passer que par ça.

Le mouvement militant, ouais, pour moi, c’est autre chose que juste une vaste thérapie par le cri primal.
Quand j’ai besoin de gueuler un grand coup, je vais gueuler dans la forêt, personnellement, j’emmerde éventuellement deux trois écureuils passant par là (désolée pour eux, sincèrement !).
Des fois, aussi, je me fous en rogne dans les commentaires d’une page grossophobe sur Facebook. Vous savez, une de ces pages qui propose de tuer les gros porcs d’obèses que nous sommes.
Ouais là je me lâche, un peu.

Par contre, souvent, aussi, j’essaie de dialoguer. De comprendre, de faire comprendre, d’éduquer, de faire réfléchir.
D’amener « les oppresseurs » à réaliser ce qu’ils sont en train de faire.
Parce que souvent, c’est pas des infectes salauds. Parce que souvent, c’est tout comme moi des être humains placés dans un système, entrainés, embarqués dans des mécanismes qu’ils ne voient pas forcément.

Ca prend plus de temps de faire réfléchir quelqu’un que de le traiter de salaud.
Ca prend plus de temps d’expliquer la grossophobie à quelqu’un qui n’a jamais entendu le mot « grossophobie », de décortiquer les mécanismes, de les rendre visibles, que de juste dire « tu es grossophobe !!! »
Souvent, ça ne marche pas.
Souvent, je passe pour une douce illuminée.

Mais des fois ça marche. Des fois des gens disent « Ah ouais, je n’avais jamais vu ça comme ca, je n’avais jamais réfléchi à ça comme ça ».

Et dans ces moments là, ouais, ma tiédeur, j’en suis plutôt fière. Parce qu’une personne convaincue, c’est une personne qui va à son tour convaincre. Passe le message à ton voisin.

Entendons nous, je ne crache pas sur la colère. Je ne crache pas sur les gens qui pour x ou y raison n’arrivent pas à être pédagogue. Je ne crache pas sur les coups de gueule. (Genre, vous avez vu le titre de mon blog, hum ?)

Par contre, je crache sur le culte du Coup de Gueule érigé en Manière Unique de militer, en Saint Graal du Mouvement Militant, en dogme, presque en religion.
Il est où, le droit à l’auto-détermination et au respect qu’on revendique (à juste titre !), quand on se permet de se cracher dans la gueule parce qu’on ne milite pas tous-tes pareil ?

Je crois à la complémentarité des manières de militer, je crois en la diversité des militant-es, je crois en la diversité tout court, d’ailleurs.

Et je crois en ma tiédeur, ouais. Si vous tenez à appeler ça comme ça.

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4 réflexions sur “Je suis une « tiède », et peut-être bien un peu fière de l’être

  1. Insulte thermique, j’adore 😉 moi aussi je suis une tiède et m’étais fait virée d’un groupe militant sur fb pour avoir osé avoir un point de vue différent. Quel vocabulaire savant elles ont utilisé pour qualifier ma faute 🙂 Bref, je pense qu’on sert plus la cause féministe avec cette  »tiédeur ».

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