Hyperphagie : la grande oubliée des TCA, et la porte ouverte à la grossophobie galopante

Si vous n’avez pas eu de troubles du comportement alimentaire, et que vous ne vous êtes pas un minimum informé.es sur le sujet, il y a fort à parier que la lecture de mon titre vous fasse dire un truc genre « hyperpha… quoi ? »

Pas de panique, je vais vous expliquer ce que c’est que ce truc là.

Mais d’abord…

Quand on dit « trouble du comportement alimentaire », la plupart des gens pensent illico « anorexie ». Un peu moins pensent « boulimie » ou « anorexie-boulimie ».

Dans les représentations des gens – de la plupart des gens en tous cas – une personne qui souffre de troubles du comportement alimentaires : est très maigre; ne mange pas ou très peu; éventuellement se fait vomir.

L’hyperphagie (ou hyperphagie boulimique), très peu de gens en parlent.

Pourtant, l’hyperphagie, c’est une vieille pote à moi, on se connait bien elle et moi, on a cohabité pendant une bonne 15aine d’années, pour le meilleur et pour le pire.
Alors je vais vous la présenter.

L’hyperphagie, c’est cette chose qui me vaut d’être aujourd’hui « obèse morbide » (dixit les médecins. Moi je dis plutôt « grosse », parce que j’aime moyen être un diagnostic sur pattes, voyez vous ?).
(Je ne souffre plus d’hyperphagie à proprement parler depuis plusieurs années, mais ma foi, les kilos ne se sont pas magiquement envolés quand j’ai mis le nez hors de l’hyperphagie, hein).

L’hyperphagie, ça a été, littéralement, « bouffer mes émotions ». Pendant des années.
Angoisse : Hop, manger.
Stress : Hop, manger.
Tristesse : Hop, manger.
Ennui : Hop, manger.
Vu que dans une journée, des moments où on s’ennuie, où on stresse, où on angoisse, où on est triste, il y a une foule d’occasion d’en avoir… Ca a été une compagne quotidienne (avec son fidèle allié le frigo, ses potes les placards, et quand ils avaient fini d’être vidés, avec des petites virées au supermarché, à la boulangerie…).
Ca pouvait prendre soit la forme de grignotage continu, sur des heures, sans fin (sans faim non plus, d’ailleurs), soit la forme de crises où je pouvais ingurgiter des quantités assez surréalistes de nourritures en peu de temps.

J’en parle avec humour maintenant, mais à l’époque j’étais très loin d’en rire.
J’avais honte. Honte de bouffer ces quantités surréalistes de bouffe, honte de devoir aller me coucher pour pouvoir digérer tout ça parce que j’avais le bide tellement plein que j’en avais la tête qui tournait et du mal à respirer, honte de mon corps qui gonflait à vue d’oeil, honte du regard des autres, honte, honte, honte…

J’avais peur, aussi, peur de ne jamais arriver à me sortir de ça, peur du regard des autres, peur de ce truc qui échappait totalement à mon contrôle et où j’avais beau VOULOIR lutter là contre, j’arrivais qu’à repousser un peu la crise, mais crise il y avait quand même.

Pour « planquer le problème sous le tapis », je m’étais complètement déconnectée de mon corps. Je n’avais « pas de corps », ou plutôt je m’en foutais de mon corps, c’était un vague truc dans lequel je vivais, mais il n’avait pas d’importance, pas d’intérêt à mes yeux. Comme ça, je pouvais oublier un peu qu’il enflait à vue d’oeil. Comme ça, je pouvais mettre un peu à distance les regards méprisants.

Pour faire court sur « la fin de l’histoire », j’ai eu un suivi carrément top dans une consultation spécialisée TCA dans l’hôpital de ma ville, ça m’a vachement aidée à démonter les mécanismes qui faisaient que « émotion négative » rimait avec « frigo/placard/supermarché », et j’ai retrouvé un rapport plus sain avec la nourriture.
Par contre, je n’ai pas perdu le poids accumulé, j’ai juste stabilisé mon poids (ce qui est déjà pas si mal, et déjà nettement mieux que l’ascenseur sans fin dans lequel il était avant que j’arrive à régler le problème de l’hyperphagie).
Dans des situations particulièrement stressantes, il peut encore m’arriver de manger pour gérer, mais c’est rare, et, au final, comme le disait très justement la psychologue qui m’a suivie pour mon hyperphagie : « Tout le monde le fait. Il ne s’agit pas d’être « moins malade que les gens pas malades », il s’agit de faire en sorte que ça arrête de complètement envahir votre vie ».

hyperphagie-boulimique
Maintenant que vous savez ce que c’est que l’hyperphagie, je vais aller un peu plus loin dans le coté « un chouilla revendicatif » habituel de mes articles.

Parce que pendant toutes ces années, j’ai eu l’occasion de manger (!) dans la gueule pas mal de réactions carrément à chier autour de mon hyperphagie, et que je sais que je suis très loin d’être la seule à les avoir encaissées.

Et que ces réactions, très loin de m’aider, m’ont juste enfoncé, ont juste fait en sorte que j’aie encore un peu plus honte, encore un peu plus peur, et que je suis encore un peu plus incapable de faire les démarches nécessaires à demander de l’aide pour me sortir de cette merde.

Scruter et commenter le contenu de mon assiette

Ça, c’est un grand classique de la grossophobie, hein.
Scruter le contenu de l’assiette des gens en surpoids / obèses, et faire des commentaires.
« Tu ne devrais pas manger ça, avec ton poids ».
« Tu ne crois pas que tu as assez mangé ? »
« Tu devrais plutôt reprendre des légumes, non ? »

Est-ce que ça m’a aidé ?
Breaking news : absolument pas. Du tout.
La nourriture et moi, c’était déjà une histoire compliquée, mais passer son temps à me faire culpabiliser – comme si je ne le faisais pas déjà assez – de chaque truc que je pouvais manger pour peu que ça ne soit pas des légumes vapeur et des fruits, ça n’a fait que complexifier le rapport.
Et ça, sans prendre trop de risque de dire n’importe quoi, je peux dire que c’est une constante pour toutes les personnes hyperphages : plus on met d’enjeux, de honte, de culpabilité autour de la nourriture, plus ça rend difficile de redonner à la nourriture son côté « purement alimentaire » et son coté « plaisir ».
Et ça ne fait que renforcer le problème.

Et en plus, c’est franchement prendre les personnes hyperphages pour de parfait.es abruti.es, aussi.
Figurez-vous qu’on est au courant, hein, que quelque chose cloche… Ca n’est pas un scoop pour nous. Et c’est juste douloureux de se le faire coller dans la gueule un repas sur deux, à plus forte raison avec des conseils complètement à coté de la plaque (pour ma part, ça n’était pas aux repas que je faisais le plus d’abus alimentaires. C’est entre les repas, à tout moment du jour voire de la nuit. Donc le problème de mon poids, c’était pas le 2ème service de frites ou de gratin, mais bien tout ce que j’avalais le reste du temps… Et ce que j’avalais le reste du temps, ça n’était pas « manger », c’était « engloutir », « colmater les failles », « me remplir ». Et me sensibiliser à la taille de ma portion de frites, c’était un peu… Je sais pas, comme si on me proposait de soigner un cancer avec de l’aspirine…).

« Tu devrais faire du sport »

Vous voulez rire ? L’époque où j’étais le plus au fond du bac niveau hyperphagie, c’est l’époque de ma vie où je faisais le plus de sport, aussi.
8h de basket par semaine, c’est quand même pas rien, hein.

Le sport n’empêche pas la prise de poids (il limite les dégâts, peut-être, mais ça ne fait pas tout).
Le sport à outrance, c’est pas forcément plus sain qu’une autre addiction.
Je me suis allègrement flinguée les chevilles, à l’époque. Sans pour autant arrêter de faire du sport (au delà de toute espèce de bon sens, d’ailleurs, vu que je jouais régulièrement avec des entorses et autres tendinites…).

Et au delà de ça : les injonctions, c’est de la merde.
Si la personne a envie de faire du sport, elle en fait.
Breaking news : comme tout le monde.
Ça n’est pas parce qu’on a un problème alimentaire, qu’on n’est pas en droit de gérer notre vie comme bon nous semble.
Ça n’est pas parce qu’on est gros.se qu’on doit nous dicter notre vie.
Et ça serait vraiment, vraiment le moment de commencer à percuter cette notion basique, parce que votre attitude NOUS POURRIT LA VIE.

L’hyperphagie, ça n’existe pas, c’est juste de la gourmandise

C’est un peu la conséquence de ce que je disais au début de cet article : on parle de l’anorexie; on parle de la boulimie.
Mais on ne parle pas de l’hyperphagie.
Pour beaucoup de monde, ça n’existe pas, ça n’est pas un vrai TCA, il suffit de faire attention à ce qu’on bouffe et pis c’est tout.

Entendons-nous, je ne dis pas que les autres troubles alimentaires ne sont jamais minimisés. Mais pour ce qui est de l’hyperphagie, c’est particulièrement massivement nié.
Ca n’existe que pour les personnes qui en souffrent et les médecins qui les soignent. Les médias n’en parlent pour ainsi dire pas, ne la nomment pour ainsi dire pas.
L’anorexie et la boulimie, au moins, c’est représenté dans les médias (souvent mal, souvent de manière caricaturale, mais – au moins – ça a une existence, ça n’est pas un néant total. On peut discuter sur le fait que ça soit mieux ou pire de ne pas exister dans les médias ou d’y exister de manière déformée, je ne pense pas qu’il y ait une réponse absolue, parce que des mauvaises représentations sont pour le moins problématiques aussi…).

Mais en tous cas, ouais, des remarques mettant en doute le fait que mes problèmes alimentaires soient autre chose que « de la gourmandise », « des mauvaises habitudes alimentaires », j’en ai entendu pas mal.
Et quand je vous disais que la honte était assez omniprésente, je peux vous assurer que ça a largement été, si pas induit, au moins empiré, par ce regard là.
Je n’étais pas « malade », n’est ce pas ? J’étais juste une larve incapable de faire attention à ce que je mangeais. J’étais juste trop gourmande. J’étais juste…
Non. C’était pas juste de la gourmandise ou de la malbouffe. C’était une maladie. Pour laquelle je n’avais pas à être jugée, mais dont il s’agissait de m’aider à guérir. C’est pas pareil.

Et je crois que c’est là dessus que j’ai envie de conclure cet article.
Que ça soit à l’attention des personnes aussi atteintes d’hyperphagie, à qui j’ai envie de dire : Non, vous n’avez pas à avoir honte, non vous n’êtes pas des larves faibles et gourmandes. Vous avez une maladie. Qui se soigne.
Et à l’attention des gens autour, pour leur dire : Arrêtez de minimiser, nier l’hyperphagie. Arrêtez de penser que si on a assez honte et qu’on est assez humilié.es, on va pouvoir arrêter de gérer nos émotions sur la bouffe, arrêtez de penser qu’on est des abruti.es incapables de réaliser seul.es qu’ils/elles mangent trop, arrêtez avec vos injonctions à coté de la plaque. Vous n’aidez pas. Au contraire, vous enfoncez le clou ».

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7 réflexions sur “Hyperphagie : la grande oubliée des TCA, et la porte ouverte à la grossophobie galopante

  1. Salut 🙂
    Ton article a été relayé sur Fessedebouc par la mère d’une copine, je l’ai lu, sachant déjà que ça me concernait, mais avec une certaine distance « Tiens, que raconte donc cette personne sur ce truc que je pourrais éventuellement avoir peut-être ? »
    Ce petit mot pour te remercier d’avoir écrit ces lignes. Je suis heureuse de lire que ça se soigne, même si je ne sais pas comment encore faire ça.
    Bonne continuation 😉

    Aimé par 1 personne

    1. Je te souhaite sincèrement de tomber sur le/la psy (ou peu importe quelle autre approche, en définitive, du moment qu’elle te parle et qu’elle donne des résultats pour toi, cette approche !) qui pourra t’aider là dedans 🙂

      J'aime

  2. Superbe article, qui m’a énormément touché… Je n’ai pas de mots pour décrire a quel point je le trouve vrai et touchant. Moi qui n’écris pas ou ne réponds jamais sur les blogs, j’ai envie de partager mon parcours avec toi.
    En ce qui me concerne, je pense avoir souffert sans le savoir d’une forme d’hyperphagie, peut etre pas dans ces proportions la, mais présente tout de même. C’est finalement (et étonnement d’ailleurs) le chirurgien que j’ai consulté dans le cadre d’un projet de sleeve qui à mis les mots sur les « maux » de manière bienveillante et cela a été un sacré soulagement. « Je suis hyperphage »… Chouette! Enfin chouette… En tout cas je suis « quelque chose », autre chose qu’une larve sans volonté.
    Des années de régime, de yoyo, des pertes de poids impressionnantes et des gains tout aussi impressionnants, une perte de l’estime de soi, l’abandon de son corps que tu décris très bien.
    Finalement, après un épanouissement et un travail personnels (sans psy mais je n’exclus pas de le faire un jour), j’ai subit une sleeve il y a presque un an. C’est un parcours très particulier mais qui, d’un point de vue perso (chacun son avis la dessus) me convient très bien. En plus de la perte de poids, cela m’a fait réfléchir sur mon rapport à la nourriture, mes émotions etc. Le chemin est long mais s’annonce plutôt positif.
    Je te souhaite une bonne continuation et merci encore pour cet article.

    Aimé par 1 personne

  3. Merci pour cet article. Je suis aussi hyperphage (mais j’alterne avec des phases restrictives et/ou compensatoires) et j’ai mis des années avant d’entendre ce mot. Je pensais du coup que je n’avais rien, que je m’inventais encore des problèmes et que je n’avais aucune volonté. Parce que ça ne ressemblait pas à la boulimie, avec ses crises monstrueuses (que je connais aussi). Je mange juste… tout le temps. Dès que je me lève, je grignote un truc. N’importe quoi d’ailleurs. Pas grand-chose en général, mais ça se répète 10, 20, 30 fois dans la journée. Ce qui fait que je n’ai jamais faim et toujours mal au ventre lorsque ça arrive (avant, c’était quotidien, aujourd’hui ça va un peu mieux).

    Bon, dans mon cas, ça se croise avec l’anorexie et la boulimie (je suis 3 en 1 :D), mais c’est le truc qui m’embête le plus, essentiellement parce que personne ne le comprend. Comme j’ai aussi souffert d’anorexie, que j’ai encore parfois des phases restrictives et que je me fais occasionnellement encore vomir, c’est le TCA qui passe complétement à la trappe. Alors que c’est celui que je gère émotionnellement le moins bien (parce que perdre quinze kilos, ça va, en prendre vingt, je le vis systématiquement moins bien).

    J’ai l’impression que l’hyperphagie est très sous-estimée, et que beaucoup de personnes qui en souffrent ne s’en rendent pas forcément compte. Alors merci d’en parler, il n’y a que comme ça qu’enfin on pourra faire exister ça, montrer la maladie et dire, aussi, qu’on peut s’en sortir.

    Aimé par 1 personne

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