« Les concerné.es » ne sont pas un modèle unique

Note explicative quant au contenu de cet article :
J’ai choisi délibérément d’utiliser une métaphore complètement déconnectée de la réalité humaine, pour ne pas focaliser la réflexion sur telle ou telle oppression.
Mon but n’est absolument pas de déshumaniser les personnes concerné.es par telle ou telle oppression, mais justement, à l’inverse, de ne pas me servir des personnes concerné.es pour expliquer et exemplifier ma réflexion.
Ainsi donc, nous parlerons ici des concerné.es par l’emporte-piècitude, les emporte-pièces étant opprimés par les humains qui les exploitent outrageusement.

Si vous fréquentez un tant soit peu les espaces de discussions militants, à plus forte raison intersectionnels ou inclusif, vous avez probablement déjà entendu parler de l’importance de valoriser / respecter la parole des personnes concernées par une oppression.

Loin – très loin même – de moi l’idée de ne pas adhérer à ce positionnement : je suis clairement persuadée de l’importance de mettre en avant la parole des personnes concernées, à plus forte raison dans notre société ultra normative, qui relaie ultra majoritairement la parole dominante (blanche, hétéro, cis, valide, neurotypique, toussa).

Par contre, j’ai un gros souci avec l’expression « LES personnes concernées pensent que… ».

Formulée comme ça, j’ai toujours le ressenti un peu weird qu’on voit les personnes concernées de cette manière là :

4 T

Similaires.
Globalement semblables.
Fabriqués dans le même moule.

Iels auront dont un vécu similaire, et de fait, des aspirations, des revendications, des besoins similaires.

Alors que, au fil de ma fréquentation des groupes et autres collectifs militants, j’ai pu réaliser au fil du temps – ce qui confirme ma vision de base – que les concerné.es, c’est plutôt quelque chose comme ça :

emporte-pièce diversifiés
Tou.te.s ces emportes-pièces sont concerné.es par l’emporte-piècitude.

Mais de par leurs différences, iels vont la vivre différemment, de positionner différemment, et avoir des besoins spécifiques différents. Et des fois radicalement opposés.
L’emporte-pièce en forme de fleur revendique haut et clair qu’on le lave à la main, parce que sinon, jamais il ne sera propre.
L’emporte-pièce rond, à l’inverse, trouve inutilement violent cette éponge racleuse qu’on passe sur sa peau métallique, et il revendique qu’on le laisse tranquillement se faire laver par le lave-vaisselle.
Le petit emporte-pièce rond, tout en bas, n’est quasiment jamais utilisé, et souffre de son manque de valorisation : il revendique son utilité, sa pleine appartenance à la société des emporte-pièces utiles.
Mais dans le même temps, on peut entendre le gros emporte-pièce en coeur revendiquer qu’on arrête de l’exploiter, de le faire travailler tout le temps.

Ces besoins sont parfois complètement opposés.
Et pourtant, chacun de ces emporte-pièces revendique quelque chose qui est à la limite du vital pour lui.
Vital pour ne pas finir rouillé faute de nettoyage adéquat, vital pour ne pas finir à la poubelle ou dans un carton à la cave faute d’utilité, vital pour ne pas se casser en deux à force d’être trop utilisé.

Souvent, les emporte-pièces s’engueulent entre elleux.
Le petit emporte-pièce rond se voit accusé de vouloir renforcer l’exploitation des emportes-pièces par les humains, vu qu’il revendique le droit à travailler, à être utile, à s’insérer dans un système du travail que le gros emporte-pièce en coeur rejette de tout son « coeur », et qui, de fait, est en train de tuer le gros emporte-pièce en coeur, vu qu’il est exploité à outrance.

L’emporte-pièce en fleur, qui a besoin d’être lavé à la main, se voit accuser d’empêcher les autres emporte-pièce à disposer de leur corps métallique comme bon leur semble, vu qu’il revendique une méthode de nettoyage impliquant qu’on le tripote.

Si une cuillère, alliée sincère de la lutte des emportes-pièce en fleur, relaie le célèbre slogan « Une éponge vaut mieux que de rester crasseux », les emporte-pièces rond vont lui hurler dessus : « tu n’écoutes pas les concernés ».

On a même vu l’emporte pièce rond tenter de se faire le porte-parole de tous les emporte-pièces, proclamant haut et fort que « Les concernés ont besoin de lave-vaisselle ».
Déclenchant à cette occasion un tollé parmi les emporte-pièces en fleur et leurs allié.es.

Par contre, méfiance, quand les humains relaient la parole du tout petit emporte-pièce rond qui revendique le droit de travailler plus, il y a fort à parier qu’ils pensent plus à leur propre envie de pouvoir continuer à exploiter comme bon leur semble leurs emporte-pièces, et voient dans la revendication du petit emporte-pièce un bon moyen pour dire « Non mais regardez, j’ai tout à fait raison de continuer à faire travailler à outrance mes emporte-pièce, même ce petit emporte-pièce le dit, qu’il veut travailler ! ».

Voilà… il est plausible que j’aie collé une migraine à pas mal de monde avec mon utilisation d’environ 50 fois le terme « emporte-pièce » en une seule page de blog.
Mais j’avais envie d’attirer votre attention sur le danger qu’il peut y avoir à faire des « concerné.es » un groupe uniforme, aux besoins uniformes, aux revendications uniformes.

Il y aura forcément des points de convergence, mais aussi des divergences.
Et c’est OK comme ca.

Et non, ça n’est pas « dépolitiser le débat », de prendre en compte les vécus et les parcours spécifiques.
Au contraire, je vois une revendication éminemment politique dans cette attente qu’on cesse d’uniformiser les vécus, les gens.

Remplacer un moule fabriqué par la société par un moule fabriqué par les mouvements militants, ça reste toujours un moule.
Et il y aura toujours des personnes « hors du moule ».
Qui ont le droit d’être entendue et respectées.

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4 réflexions sur “« Les concerné.es » ne sont pas un modèle unique

  1. Excellent article. Bravo. Merci.

    En plus maintenant je suis fan d’emporte-pièces (et non, je n’ai pas attrapé la migraine).

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  2. J’ai beaucoup apprécié cet article. Vous avez tout a fait raison. Même si on est concernés, nous sommes tous différents, nous avons tous un vécu différent donc des besoins différents, des goûts différents et une personnalité différente, tout comme les non-concernés. Quand j’y pense, ceci semble n’avoir rien à voir, mais un excentrique (à ne pas confondre avec un égocentrique) a une pensée différente, une personnalité différente et un comportement différent ; et justement, nous pensons tous différemment, nous nous comportons tous différemment et nous avons tous une personnalité différente, donc nous sommes tous excentriques, ce qui signifie que la société doit arrêter de nous faire entrer dans un moule.
    J’ai beaucoup aimé la métaphore filée des emporte-pièces. En plus, moi non plus, je n’ai pas eu la migraine en lisant plusieurs fois le mot composé « emporte-pièce ».

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  3. Je trouve l’image très bien trouvée !
    Personnellement, c’est ce qui me déstabilisait, dans un premier temps, dans des domaines où je ne suis pas concernée mais alliée : voir d’un côté des emporte-pièce crier à l’oppression là où d’autres emporte-pièces s’agaçaient et affirmaient que non, ce n’était absolument pas une oppression !
    J’avais en tête l’importance d’écouter les concerné.e.s, mais du coup j’étais littéralement incapable de savoir qui écouter, qui croire, quelle information relayer, puisque aussi contraires que pouvaient être leurs discours, les deux étaient des emporte-pièces ! 😀

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