Loi Travail : Caen, 12 avril – Témoignage de manif’

Cet article n’est pas de moi.
Il a été écrit par une amie à moi, suite à une manifestation à laquelle elle a été mêlée un peu par hasard en avril à Caen.
L’amie n’ayant pas de moyen de le diffuser directement, elle me l’a fait parvenir, pour que je le publie sur mon blog, pour qu’il ait un peu plus de visibilité qu’un bête post sur Facebook.

D’où le fait qu’il parait … pas mal de temps après les faits relatés.

Pour celleux qui pourraient imaginer derrière l’auteure de ce texte une personne critiquant sans nuance les forces de police, je tiens à préciser que ça n’est pas le cas.
Autant elle dénonce ici la violence démesurée, et la police comme outil d’un système qui s’applique à réduire au silence toute critique sociale, autant elle n’a pas de problème à reconnaitre l’utilité de la police quand elle fait réellement un travail au service de la population).

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Je m’baladais sur l’avenue… Non, en fait, c’était une rue piétonne. Pour vous situer l’ambiance, imaginez la rue où il y a plein de bars, de cafés et de commerces , là où les familles en goguette par ce joli jour ensoleillé de vacances flânent ou s’installent en terrasse avec leurs enfants. Moi je sirotais justement un verre en terrasse en regardant les passants. Je venais de passer une échographie de grossesse et j’avais besoin de me remettre au calme de mes émotions.

J’ai commencé à entendre des gens scander des slogans plus loin dans la rue. Le cortège de manifestants n’était pas bien gros. D’ailleurs plus qu’une manif, j’ai observé une distribution de tracts par des étudiants motivés. Franchement, s’il y avait des « casseurs » parmi eux, ils étaient plus discrets que ma fille de trois ans quand elle fait un caprice. J’ai eu la curiosité de me lever de ma chaise et de suivre un peu ces sympathiques militants, histoire de voir ce qu’ils arriveraient à faire avec pour seules armes quelques tracts, une unique pancarte et leur bonne volonté visible. Il faisait beau, ça me ferait de la marche et…

Et tout a basculé. La procession s’est arrêtée, nous étions encore dans la rue piétonne, encore tout près des cafés, des familles au soleil… Et j’ai vu des voitures de police, à une petite vingtaine de mètres de distance de moi. La BAC, brigade anti criminalité. Et attention, hein, les gus n’avaient pas revêtu l’aimable uniforme du gardien de la paix que vous seriez tenté de solliciter pour vous indiquer votre chemin. Non, j’ai vu des hommes en tenue anti émeutes, boucliers levés.

Des passants. Des enfants et des mères de famille attablés non loin. Des étudiants pacifiques qui n’ont pas manifesté une once d’agressivité. Et… des hommes de la BAC qui ont chargé. Ca a été relativement bref. Mais !

Mais moi, à la base, je venais dans cette rue me détendre et profiter du beau temps. Et, au final, parce que certains ont voulu partager leurs convictions sans la moindre violence, même assez joyeusement, en distribuant ça et là de petits bouts de papier imprimés… Parce que j’ai fait quoi, cinquante mètres de marche dans la même direction que le cortège, je me suis retrouvée face à des personnes qui, ayant pourtant pour mission officielle de servir et protéger la population, ont chargé avec un équipement offensif et défensif important, un groupe de jeunes uniquement armés de papier… ah, et soyons juste, d’un vilain mégaphone !

Je ne vous ai pas énoncé l’objet des revendications des étudiants. Pour ceux qui suivent l’actualité, il est facile à deviner, je pense. Et au fond, qu’importe ? Pour moi, il n’est pas utile de le connaître, ni même de savoir si je sympathise avec cette cause ou non. Le fait est que ce à quoi j’ai assisté, ça renvoie à plusieurs questions bien plus importantes que ces interrogations, à mon humble avis.

Non parce que, avant de savoir si on adhère à un message, ce serait bien que ceux qui cherchent à le délivrer aient la possibilité technique de le faire. Et figurez-vous qu’il me semble moins facile de communiquer ses idées tout en s’enfuyant face à une charge de professionnels armés et entraînés. Sans parler des compétences sportives que ça requiert, les quidams ainsi alpagués seront assez peu tentés de rester discuter tout en risquant eux-mêmes de recevoir quelques coups ou projectiles.

A partir du moment où des gens ne font rien de plus que de déambuler dans une rue en tendant des tracts et en chantant des slogans, ne contenant ni incitation à la haine, ni insultes, il n’y a aucune légitimité à les museler par la force. Et qu’on ne vienne pas me parler de l’illégalité de telles manifestations à cause de l’état d’urgence. Parce qu’une soixantaine de personnes qui expriment une opinion ensemble, ça me paraît bien moins inquiétant pour l’ordre public que la réaction disproportionnée des forces dudit ordre au beau milieu d’un endroit particulièrement fréquenté par ceux qui n’ont rien demandé à personne, avec le risque d’en atteindre certains.

Que des casseurs saccagent des lieux, ou s’en prennent aux pauvres péquins du coin, à la rigueur, ça m’angoisse moins que le fait qu’une profession dédiée à la protection et à la chasse aux criminels se mobilise avec autant de violence dans des conditions ne le nécessitant en rien.

Si l’état d’urgence signifie qu’on n’a plus le droit d’émettre un avis publiquement sans risquer des coups, au minimum, alors en quoi protège-t-il sa population, qui n’a plus la possibilité de faire connaître son opinion, et donc de faire respecter ses besoins et ses aspirations ? Quelle est la menace supérieure qui implique qu’on soit de facto réduits au silence sur des enjeux politiques ou sociétaux afin de la tenir éloignée ?

Cette petite mésaventure m’a enragée. Handicapée et enceinte, que se serait-il passé si la charge s’était poursuivie juste 5 minutes de plus ? Je ne pouvais pas fuir, moi… Et les autres, à peine plus loin ? Et c’est avec ce sentiment de colère que je me suis définitivement jointe aux militants, qui ont remonté jusqu’au lieu de leur AG sans autres encombres… J’ai assisté à cette AG.

Ce que j’ai vu ? Des jeunes responsables, qui, portés par ce pour quoi ils se battaient, arrivaient malgré tout à débattre dans le respect à quatre-vingt dans une amphi sans micro, à structurer la planification de leurs futures actions, sans céder à des envies de violence qui me paraîtraient sinon excusables, au moins justifiables.

Si vous avez en tête l’idée que ces jeunes ne sont que des petits branleurs qui se mobilisent juste pour éviter les cours et ne savent pas de quoi ils parlent, dites-vous que certains sont prêts à se lever plus tôt que pour aller en cours, pour organiser des choses aussi passionnantes qu’un atelier de confection de pancartes ou des négociations pour obtenir des salles où se réunir. Dites-vous aussi qu’ils pourraient en remontrer à nos députés, nos sénateurs et à notre gouvernement niveau pragmatisme, respect du temps de parole de chacun et capacité à essayer de concilier les attentes de ceux qui s’exprimaient. Dites-vous enfin qu’ils ne se contentent pas de prêt à penser mais ont une réelle conscience des enjeux qu’ils cherchent à défendre et des risques qu’ils encourent.

J’ai appris au fil de l’AG que le matin, des policiers avaient investi leur université. Molesté un de leurs camarades. Etc…

Je ne sais pas où on va… mais si vous acceptez qu’au nom de la lutte contre le terrorisme le gouvernement, la police ou une quelconque autorité réprime par une violence aveugle la moindre velléité d’expression collective d’une idée… vous troquez la peur de barbares plus ou moins lointain contre l’invasion réelle de barbares encravatés.

Caen 12 avril

Photo prise ce jour là à Caen, tirée du site Résistances Caen.

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