Décès de Laurence Chirac, ou quand les journalistes feraient mieux de la fermer

J’avais échappé à cette information (ou cette information m’avait échappé, voyez ça comme vous voulez), mais une personne suivant mon blog a attiré mon attention sur le traitement médiatique de la mort de Laurence Chirac, fille de l’ancien président Jacques Chirac.

Laurence Chirac

Pour les personnes qui, comme moi jusqu’à hier, seraient passées à coté de cette information :

La fille ainée de Jacques Chirac est récemment décédée d’un malaise cardiaque, faisant suite à de nombreuses années d’anorexie (elle est décédée à 58 ans de cette maladie avec laquelle elle vivait depuis son adolescence).

Quand on a attiré mon attention sur cette actualité, j’ai googlé « décès fille Chirac ». Et le premier article sur lequel je suis tombée, c’est cet article du journal « Le Monde ».

Qui m’a mis d’assez mauvais poil pour que je décide de fermer la page, et d’attendre quelques heures et une nuit de sommeil pour écrire mon article, histoire de ne pas pondre une pleine page de jurons divers, variés, surement très colorés mais pas très constructifs.

J’ai lu plusieurs autres articles, et ils me laissent tous le même goût amer.

Pour plusieurs raisons :

« La souffrance des proches », elle est réelle, mais breaking news, ils ne sont pas les seuls à souffrir.

Tous les articles, absolument tous, évoquent « le drame du clan Chirac », la souffrance des proches, la difficulté à vivre avec une fille anorexique.
Et c’est à peu près tout.
On ne parle pas du parcours, de la maladie de Laurence Chirac. Mais juste de ses répercussions sur la vie de ses proches.

Dites, M’sieurs Dames les journalistes… J’voudrais pas avoir l’air pénible, mais… Vous êtes au courant que la première personne à souffrir, et d’ailleurs celle qui est morte, dans l’histoire, ça n’est pas Jacques et Bernadette Chirac ?
Loin de moi l’idée de minimiser leur souffrance : ils ont perdu leur fille, et c’est une douleur que je ne souhaite à personne. Cette douleur, je l’ai lue sur le visage des parents de deux des mes meilleurs amies, et ouais non. Très loin de moi l’idée de la minimiser.

Mais vous êtes au courant, quand même, que cette maladie, elle tue des milliers de personnes chaque année ?

Est-ce que la mort d’une personne plus ou moins connue qui en était atteinte, ça ne serait pas au moins l’occasion, tant qu’à tenir à parler de la vie privée des peoples, de sensibiliser sur cette maladie ?

Au lieu de ça, vous enfoncez la porte (déjà très largement ouverte, vous en faites pas) de la « souffrances des proches ».
Sauf que là, tout ce que vous arrivez à faire (en plus de faire vendre vos torchons), c’est à culpabiliser les personnes anorexiques (et les autres personnes souffrants de troubles alimentaires ou autres troubles psychiques) sur « ce qu’ils font vivre à leurs proches ».

Et vous renforcez un cliché bien dégueulasse, celui du malade « qui est un boulet pour son entourage ».

Vous voulez quelques exemples des phrases que vous auriez mieux faire de ne jamais écrire, en la matière ?

Allez, en voilà quelques uns :

 » Laurence Chirac, morte jeudi 14 avril d’un malaise cardiaque, était leur fille aînée, leur drame intime et sans doute leur culpabilité secrète. » (Le Monde) (C’est sûr que se faire résumer à « la culpabilité secrète de ses parents », c’est incroyablement aidant, pour les malades…)

« Laurence… Longtemps, les proches de Chirac ont baissé la voix quand ils prononçaient son nom » (Le Figaro) (S’agirait quand même pas de parler de la maladie, hein. Pire, de la maladie PSYCHIQUE. Oulalala non. Baissons la voix. Tabou. Chut. Silence. Crevez en silence, les malades, faites pas trop de bruit, ça fait moche dans le paysage…)

«  »Il n’y a aucune raison de le nier, cela a été le drame de ma vie. J’ai une fille qui a été intelligente, jolie, et qui, à 15 ans, a été prise d’anorexie mentale », avait raconté l’ancien président de la République dans un livre-entretien avec Pierre Péan publié en 2007. « On a essayé, avec des gens gentils, de l’occuper à un semblant de travail, même non rémunéré… mais il n’y a rien à faire. » Longtemps, Jacques Chirac s’est imposé, selon Franz-Olivier Giesbert, « de venir déjeuner chaque jour avec Laurence, comme les médecins le lui ont recommandé ». (Paris Match) (Alors là, ça a beau être les mots d’un père, j’ai quand même un peu de mal à avaler qu’ils soient ainsi retransmis dans la presse, hein. Qu’une personne en souffrance puisse dire un peu de la merde, je peux le concevoir. Que la presse en fasse un tel écho, juste non. « On a essayé de l’occuper à un semblant de travail, même non rémunéré » ?! Waouw. C’est sur que c’est tellement valorisant comme approche que je ne comprends pas qu’elle n’ait pas instantanément guéri, avec un tel soutien, hein ! Et il s’est « imposé de venir déjeuner avec elle » ? C’était à ce point là une corvée, de manger avec sa fille ?)

« «Dans un monde poli­tique où la moindre faille peut être exploi­tée, il n’était pas ques­tion qu’il en parle.» D’ailleurs, la jour­na­liste raconte dans son livre qu’aucune photo de Laurence n’or­nait jamais le bureau de son père. » (Gala) C’est vraiment la honte d’avoir une fille anorexique, non vraiment. Ouais ? NON. C’est une maladie, bordel. Une maladie comme une autre. Est-ce que ça aurait été la honte d’avoir une fille atteinte d’un cancer, aussi ? Non, hein. Alors arrêtez de dire de la merde, sérieusement ! Je ne sais pas si c’est vraiment pour ça ou pour la protéger des médias qu’elle a été tenue aussi éloignée que possible de la vie politique de son père. Mais le simple fait qu’on puisse évoquer Laurence Chirac comme un éventuel obstacle à la carrière politique de son père, même si ça n’est que l’élucubration d’un journaliste, est proprement à vomir.

Vous voyez en quoi, Messieurs Dames les journalistes, en parlant de « la souffrance des proches », on en arrive très (trop !) vite à donner une image vraiment bien crade des personnes malades ?
Vous voyez en quoi vous enfoncez les personnes qui luttent encore contre cette maladie, avec vos petites phrases toutes pourries ?
Vous imaginez un instant ce que peut ressentir une personne concernée par l’anorexie en lisant cette merde ?
Vous imaginez combien de personnes vont être poussées à fermer leur gueule, à ne pas parler de leurs problèmes, à ne pas chercher d’aide, pour « ne pas être un boulet pour leurs proches », avec des propos pareils ?
Et vous imaginez combien de personnes vont en crever, de ne pas avoir pu chercher d’aide ?

Bon. Ensuite.
Continuons à décortiquer les nombreux cotés foireux de ces articles, vous voulez bien ?

Passons maintenant aux théories fumeuses psychanalytiques reprises par les journaux :

« L’anorexie, assure les médecins, est souvent liée à un rapport particulier au père. » (Le Monde).
(Déjà, je vais faire ma chieuse sur l’orthographe trois secondes, mais c’est « assurent les médecins ». Oui, c’est vil d’attaquer sur l’orthographe, j’ai pas une orthographe parfaite loin s’en faut, m’enfin meuf, t’es payée pour écrire. Déjà que niveau contenu c’est pas folichon, hein…)
Donc, pour en revenir au fond après cette petite digression orthographique.
Le rapport au père, le rapport à la mère, et autre bullshit psychanalytique, vous savez que ça fait partie des trucs qui VRAIMENT ne font pas avancer les choses pour les personnes malades ?

Une amie à moi, ex-anorexique, m’a raconté avoir pété littéralement un plomb devant un médecin qui tenait ce genre de propos à elle et à ses parents.
Parce que déjà qu’elle se rendait bien compte qu’ils étaient morts d’inquiétude pour elle, et qu’elle se sentait coupable de ça… En plus, un médecin leur claquait dans la gueule devant elle qu’ils étaient coupables de sa maladie.
Est-ce que vous pensez que ça l’a aidée à demander de l’aide ? A accepter de l’aide ? A se sentir mieux ?
Devinez quoi ? NON.

Est-ce que vous pensez, sincèrement, que faire culpabiliser les proches va les aider à être plus aidant envers la personne malade ? NON PLUS.

La culpabilité, c’est un boulet complètement à chier, générateur de tellement de souffrances, et en prime ABSOLUMENT INUTILE.
Personne ne guérit par culpabilité.
Et personne n’aide mieux ses proches par culpabilité, non plus.

(Et sérieusement, il y a environ 233453 autres raisons pour avoir des troubles du comportement alimentaires, autre que « le rapport au père » ou « le rapport à la mère », hein. Stop avec ces idées réductrices, fausses, culpabilisantes, et qui font passer à coté de la complexité des troubles du comportement alimentaires.
Ces idées réductrices, courantes dans le grand public mais aussi parmi le corps médical, sont la cause de prises en charge déplorables des personnes atteintes de TCA.
Et ne font qu’ajouter à leur dangerosité, et à leur mortalité.).

Pour conclure…

Je n’ai rien lu dans ces articles qui soit un vrai hommage à Laurence Chirac, à qui elle était. On parle de manière réductrice de ses TCA, on parle de « la souffrance qu’elle a causé à ses proches », mais rien, rien ne lui rend hommage, rien ne la rend « humaine ». C’est juste « la fille de ». Et « une anorexique ».

Je n’ai rien lu non plus dans ces articles qui puisse le moins du monde sensibiliser le grand public aux troubles du comportement alimentaires.

Juste des lieux communs.
Juste des portes ouvertes psychophobes enfoncées.

Du voyeurisme people pur et dur.
Qui fait passer à coté d’une réalité qu’on préfère ignorer : des personnes atteintes de TCA, il en meurt chaque jour. Alors ouais, elles ne s’appellent pas toute Laurence Chirac.
Mais ces personnes meurent de la même manière. Par suicide, d’arrêt cardiaque, et autres conséquences de leur maladie.
Et le voyeurisme médiatique autour de la mort de Laurence Chirac ne doit pas faire oublier ces nombreuses autres victimes des troubles alimentaires.

L’anorexie (et les troubles alimentaires en général), c’est trop grave pour en faire un potin mondain dans la presse people.
C’est une maladie. Trop souvent mortelle.

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17 réflexions sur “Décès de Laurence Chirac, ou quand les journalistes feraient mieux de la fermer

  1. Dommage, sans l’attaque gratuite de la psychanalyse (perso ça m’a énormément aidée de comprendre mes rapports à mon père et ma mère, et je suis loin d’être la seule), alors que « l’anorexie c’est un rapport difficile au père » c’est tout sauf de la psychanalyse, j’aurais vraiment aimé et même partagé cet article…

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    1. Ce qui me flingue avec la psychanalyse, c’est que trop souvent elle est IMPOSEE, comme approche. Y a énormément de lieux de soins où c’est un modèle unique.

      Et dans le cadre des TCA, y a bcp de personnes atteintes de TCA qui ne sont pas du tout aidées par la psychanalyse, et à qui on ne propose aucune autre alternative.

      Alors c’est vrai, j’ai une petite aversion personnelle contre la psychanalyse, j’avoue.

      Aimé par 2 people

      1. Y a beaucoup de lieux de soin où l’approche est à modèle unique, pour pas dire quasiment tous. En théorie on a le droit de choisir son lieu de soin, comme on a le droit de choisir son soignant.

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  2. Vous rétablissez une justice, vous rendez aux malades le droit de revendiquer toute l’attention dont ils ont besoin et la place qu’ils méritent. J’ai adoré votre croisade, plume à la main, contre l’oubli ou la négligence de leurs souffrances.

    Aimé par 1 personne

  3. Quel excellent texte. Il réveille. Rend justice. Redonne la vraie place au drame. Ridiculise la rence place du comérage, qui prend tant de fausse place dans nos journaux et sur nos scènes. Et un texte qui propose une ouverture, une sortie.
    Bref, un texte. Il en est si peu par les temps actuels. Faciles à reconnaître pourtant.

    Bravo.
    Jeanne Poitevin
    Metteur en Scène

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  4. Choquée. Mais pas si surprise, malheureusement… 😦

    Alors Laurence Chirac, repose en paix.
    Et à toutes les autres Laurence décédées de cette maladie, reposez en paix – enfin -, même si nous vous préfererions en vie, à vivre.

    .Amour.

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  5. Ca fait du bien de lire ce que beaucoup d’entre nous avaient pensé. La maladie de Laurence n’avait jamais été vraiment cachée, je me souviens d’en avoir eu vent dans les années 90, c’est notre société autruche, plus que ses parents, qui l’a « gommée » …. pas assez glamour sans doute….

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  6. J’aurais aimé ressentir votre colère. J’ai absorbé l’actualité, sans réfléchir à la personne qu’elle était. Vous m’avez réveillée. Pardonne moi Laurence et repose en paix

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