Un serrage de main qui fait couler beaucoup d’encre et saliver les racistes

Habituellement, je m’abstiens de faire un article spécifiquement au sujet d’une oppression / discrimination où je ne suis carrément pas concernée. Histoire de pas dire milles conneries par ligne, de préférence.
Je vais faire une petite exception vu que ça concerne l’actualité Suisse, et que je vois que le bruit fait par cette sombre histoire de non-serrage de main ne retombe pas.

serrer la main

Pour les non-suisses (quoi qu’il me semble que cette histoire ait dépassé les frontières suisses, ce qui me fait d’ailleurs doucement ricaner parce que franchement, qu’un truc aussi « hautement captivant » qu’une histoire de main serrée ou pas serrée par des ados fasse parler la presse internationale me laisse carrément perplexe), petit rappel des faits pour que vous sachez de quoi je parle.

En résumé : dans deux écoles du Canton de Bâle, des élèves de confession musulmane ont été dispensés de l’obligation de serrer la pince à leurs enseignantes de genre féminin.
(Vous avez vu à quel point l’information est hautement capitale, vraiment ?)
Forcément, sur fond d’islamophobie et de racisme latents dans notre société, ça fait un tollé géant.
Voilà un article paru dans le journal « Le Matin » (c’est pas du journalisme de haut vol, je vous préviens… Mais c’est un choix délibéré parce qu’il est d’autant plus représentatif du coup de « ce qui se dit dans les chaumières »), qui donne un petit aperçu du fameux tollé.

Autour de moi, dans mes contacts, dans mes potes y compris ceux qui sont franchement peu intéressé habituellement pas le féminisme ou le racisme ou toute autre question de justice sociale, tout le monde y va de son petit avis.

Et je vais faire comme tout le monde : y aller de mon petit avis, en commençant par vous raconter une petite anecdote.

Sur toute ma scolarité, en Suisse donc, j’ai eu un seul prof au secondaire qui exigeait qu’on lui serre la main.
C’était un gros emmerdeur réac’ à souhait, qui avait des exigences de discipline en classe qui frisaient le militaire (pour la petite histoire, il était gradé dans l’armée, et … ça se remarquait, hein. Manifestement, il semblait confondre ses cours d’allemand et l’armée).
Qui passait le 3/4 de son temps à nous hurler dessus.
Et qui a largement contribué à me dégouter de l’allemand.

Donc, il exigeait qu’on lui serre la main en sortant de classe.

En bonne emmerdeuse que j’étais déjà, je me suis pris quelques heures de colle pour avoir « malencontreusement » glissé une punaise entre mes doigts au moment de lui serrer la main, tellement cette exigence me semblait absurde et tellement j’ai toujours refusé de me plier à des règles dont je ne vois pas le sens.

Tout ça pour dire que les arguments tournant autour de « l’exigence universelle de respect impliquée par le serrage de main » sont du parfait bullshit, sachant que la grande majorité des profs n’ont pas cette exigence (et que pourtant, je ne pense pas que tous ces autres profs n’en ait rien à foutre d’être respectés par leurs élèves).

Bon. Revenons-en à nos moutons de main serrée ou pas serrée dans le canton de Bâle.

Donc :

Moi aussi je trouve la décision des autorités scolaires à chier.

Mais pas dans le même sens que les gros réac’.

Je trouve effectivement qu’ils ont eu tort de dispenser ces élèves-là du serrage de main obligatoire.
Mais pas dans le sens « ils devraient les forcer à serrer la main », mais dans le sens « Ils devraient arrêter de forcer les élèves à serrer la main de leur prof ».

Ça résoudrait le problème de contradiction entre les convictions religieuses des élèves et les règles scolaires.
Et ça résoudrait le problème aussi pour toutes les autres personnes qui sont mal à l’aise avec le fait de serrer la main ou d’avoir un contact physique.

Parce que oui, des raisons de ne pas être à l’aise avec le fait de serrer une main, il y en a tout plein. Et je n’en trouve pas une qui soit plus ou moins valable que l’autre.

Pour pas mal de personnes avec des troubles psy ou neuroatypiques, le contact physique, c’est pas anodin, et ça n’est pas quelque chose de facile.
Et je trouve un peu aberrant que l’école, au nom d’exigences autoritaristes complètement dénuées de sens, on les oblige à serrer la patte à leur prof.

Que ça puisse avoir du sens d’apprendre les règles de socialisation (serrer la main, ce genre de trucs) aux enfants à l’école enfantine (la maternelle, en France), ma foi… Je peux encore voir un certain sens (quoi que le faire de manière obligatoire n’en mets pas moins des élèves en difficulté, s’ils ont du mal à gérer le contact physique…).
Mais à 14-15-16 ans, âge des élèves concernés par cette polémique, les règles de socialisation, on les connait. Donc il n’y a définitivement aucun sens à faire du serrage de main à la sortie de la classe une obligation.

A plus forte raison :

Est-ce que vraiment le respect se signale par une main serrée ou pas ?
Est-ce que dire « bonjour » à quelqu’un à 1m de distance, ou lui serrer la main, ou lui claquer la bise, c’est forcément signe d’une gradation dans le respect qu’on porte à la personne ?
Quand j’arrive au travail, je dis « bonjour » à mes collègues. Je ne vais pas leur serrer la main un par un. Doit-on en comprendre que je ne les respecte pas ?
Le respect c’est une attitude générale, c’est pas une main serrée…

On est en train de faire une polémique, largement récupérée et instrumentalisée par des racistes de tout poil (Coucou l’UDC, oui, c’est à vous que je parle, entre autre !), à partir d’un problème qui serait un non-problème si les autorités scolaires avaient un demi-doigt de bon sens.

Et de respect envers leurs élèves. Ouais.
Parce que le respect ça va dans les deux sens.

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3 réflexions sur “Un serrage de main qui fait couler beaucoup d’encre et saliver les racistes

  1. Je suis entièrement d’accord avec ton propos, d’autant que je suis directement concernée.

    Premièrement, j’enseigne maintenant dans une école où les élèves viennent serrer la main de leurs enseignants. Avant, j’enseignais dans une école où les élèves ne le faisaient pas. Je vous assure que le serrage de main n’a aucun impact sur la politesse et les capacités sociales des élèves. Un ado, c’est un ado, avec tout le bien et tout le moins bien que ça implique et c’est pas lui demander de serrer des mains qui va y changer quelque chose.

    Ensuite, j’ai des élèves musulmans et des élèves qui ne me serrent pas la main. Pas forcément la même catégorie. Certains élèves musulmans adorent tellement me serrer la main qu’ils me serrent la main pour me dire bonjour en P1, puis pour me dire au revoir à la fin de la P1, puis pour me dire bonjour en début de P2, puis pour me dire au revoir à la fin de la P2. Si je les voyais trois périodes de suite, ma main serait serrée six fois. Certains élèves ne me serrent pas la main. Parfois, c’est « un jour sans » et ils passent devant mon bureau en me disant bonjour sans me tendre la main. Parfois c’est toujours comme ça et ils aiment pas trop qu’on les touche. Étonnamment – ou non – , c’est souvent pas avec ces élèves que je dois me plus le battre pour faire mon cours. Il ne faut pas oublier non plus que même si serrer la main ça leur sera important dans un entretient avec un patron ou un client, ils ont 8 périodes d’école par jour, 5 jours par semaines. Ca fait 40 mains à serrer, chacune deux fois puisqu’ils doivent dire bonjour et au revoir, toutes les semaines. Ca fait beaucoup de contact physique pour qui n’aime pas trop ça. Et j’imagine mal qu’ils vont tous occuper un poste dans lequel ils vont devoir serrer 80 mains par semaine (pis je vais te dire un secret, ceux qui vont occuper un poste avec autant de contact, c’est ceux qui me serrent déjà la main avec bonheur autant de fois qu’ils peuvent, alors c’est un non-problème, en fait).

    Imaginons que les ados concernés sont d’horribles petit crapauds qui refusent de serrer la main de leurs enseignantes par pure provocation. Je dis pas que c’est forcément ça, mais je peux le concevoir. Et là, ça me dit deux choses: la première, c’est que leur religion n’a rien à voir là-dedans, parce que si il fallait être musulman pour être un crapaud à 15 ans, ça se saurait – et qu’un crapaud de 15 ans, ça aime bien jouer à « piéger » les adultes. La seconde, c’est que si ça fait un pareil tollé, c’est qu’une des enseignantes concernées au moins a tenté de les forcer à entrer en contact physique avec elle régulièrement. Parce que, clairement, c’était la manière la plus saine de demander le respect, forcer un contact physique non consenti. Parce que, clairement, la madame a considéré que son travail n’était pas tant de trouver des manières pour que tout le monde se sente bien dans sa classe que de faire respecter par tout le monde, aveuglément, des règles un peu arbitraires, un peu absurdes.

    Et si les ados ne sont pas des petits crapauds, c’est pas mieux. La religion qui te met plein d’interdits partout dans ta vie, soyons honnête, je ne suis pas fan – ceci dit, tant qu’une personne religieuse ne tente pas d’imposer ses croyances à autrui, ça ne regarde qu’elle. Quoiqu’il en soit, c’est pas en le forçant à aller contre sa religion qu’on va lui permettre de se trouver une identité acceptable de personne musulmane en Suisse. Parce qu’à 14 ou 15 ans, c’est ça qu’on fait. On explore. On essaie des personnalités, on devient une image avant de pouvoir devenir soi-même. Et c’est en laissant au jeune la liberté de s’explorer qu’on lui permet d’avoir confiance que quoiqu’il soit, il sera accepté et traité avec respect et bienveillance. Et quand le matin s’insurge de ces jeunes qui se croient en Arabie Saoudite, il ne fait que les empêcher de changer d’identité parce qu’ils seront obligés de se construire « contre » et non plus « avec » l’autorité ou la Suissitude. Et il ne fait que cacher le réel problème inquiétant: que c’est déjà chaud d’être un ado tout court, encore moins aujourd’hui, vas-y essayer de construire tout un avenir sur une économie un peu instable, avec des places d’apprentissage difficiles à décrocher. Alors quand en plus, tu dois gérer le racisme et l’islamophobie en sus, ça serait peut-être pas mal qu’on te file un petit coup de main au lieu de te décrier dans les médias comme un sale petit ingrat.

    Aimé par 1 personne

  2. ça me fait penser à un doc que j’ai regardée hier… doc sur l’islam, le journaliste va interroger tout un tas de gens, de communautés sur l’islam
    bref, dans son road trip il se retrouve dans un salon consacré à cette religion et entre autre interroge une femme en niquab… à la fin de l’interview le journaliste tend la main pour serrer la pince à ladite femme qui refuse catégoriquement… s’en suis un débat de plusieurs minutes sur les raisons valables ou pas, en tant que citoyen, en tant que religieux de se serrer la main…

    fin’ bref que ce soit pour des raisons religieuses, citoyennes, respect et autres je trouve toutes ces politesses absurdes et futiles, comme tu dit lau’ tout ça est plus une question de posture, d’attitude plus que de quelques gestes hypocrites

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  3. Je suis d’accord avec vous, Lau : évidemment, il y a certaines règles de politesse qu’on doit respecter, comme par exemple dire bonjour, bonsoir, au revoir ou bonne nuit à quelqu’un (il vaut mieux le faire à un de vos proches), mais il y en a d’autres qui ne sont pas véritablement des règles, c’est-à-dire dont nous ne sommes en aucun cas obligés de respecter. Cela me rappelle qu’il parait qu’il y a des personnes qui prennent la bise pour une règle absolue. Pourtant, même s’il m’arrive de faire la bise à plusieurs membres de ma famille pour dire bonjour, bonsoir ou au revoir, je ne la fais pas toujours, et en particulier à mes amis à qui je dis juste bonjour, à tout à l’heure ou au revoir, et ce n’est pas un signe de manque de respect.
    J’ai lu l’article de journal auquel vous avez fait référence… et je ne l’ai pas fini. Ils disent des phrases du genre « Le serrage de main est la règle universelle de politesse, et on ne doit pas en dispenser des élèves pour des convictions religieuses » Euh… Je ne sais pas si la Suisse est laïque, mais si c’est le cas, alors il doit tolérer toutes les religions, c’est-à-dire laisser ses habitants pratiquer leur religion et respecter leurs convictions religieuses. En plus, quand on y réfléchit, cette règle n’est pas si universelle que cela. Il n’y a pas que des personnes ayant une maladie ou un trouble psy ni que des personnes neuroatypiques qui ont un problème avec les contacts physiques. Il y a certainement des personnes neurotypiques qui n’ont aucun handicap psychologique mais qui sont hypersensibles au toucher. En plus, les règles de politesse diffèrent d’un pays à l’autre et dans certains pays, on n’a pas le droit de toucher une personne avec qui on n’a pas de relation amoureuse, que ce soit pour la saluer, pour la remercier ou pour n’importe quelle autre raison. Donc, c’est problématique pour certains nouveaux élèves étranger qui vont dans une école suisse parce qu’il ne faut pas rajouter à leur difficulté d’adaptation dans un autre pays.
    Je relève une faute à « y compris ceux qui sont habituellement peu intéressés pas le racisme ». Vous vouliez sans doute dire « par ». Et j’ai des questions. Premièrement, j’ai essayé de faire référence à un article de journal en ligne et à un article d’un site sur la politique dans mon dernier article mais quand j’ai publié cet article, les lecteurs peuvent aller sur les sites en question mais pas sur les articles auxquels j’ai voulu référencier. Comment faites-vous pour faire référence à un article de sorte qu’on puisse y aller directement ? Et en plus, comment faites-vous pour qu’il suffise de cliquer sur « cet article » pour qu’on puisse y aller alors que sur mon article sont écrits directement le nom des articles de référence ? Et j’ai une autre question qui n’a rien à voir avec l’article : nous pouvons vraiment vous tutoyer ?

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