David Bowie : Réflexion autour d’une « victime de viol » qui ne se voit pas comme tel

Vu que je réagis souvent sur l’actualité dans mon blog, cet article ne va pas faire exception.

J’imagine que vous avez tou.te.s entendu parler de la mort de David Bowie. A moins de vivre dans une grotte loin de tout journal, télévision, radio et accès internet, vous pouvez difficilement avoir zappé cette information.

david bowie

Rapidement, après les premiers messages d’hommage à l’artiste, on a vu – du moins si on traine un minimum sur des groupes ou forum féministes – pas mal de messages mentionnant le fait que David Bowie avait abusé d’une adolescente, et que le truc avait été pas mal médiatisé.

Le tout, en toute logique, pour dénoncer le viol, et pour couper court à l’apologie sans nuance d’un mec qui avait abusé d’une adolescente.

Jusque là, rien à redire, me direz-vous.
Et effectivement, jusque là, rien à redire, c’est légitime de dénoncer un viol.

Par contre, là où toute cette affaire me fout profondément mal à l’aise, et où je trouve qu’on instrumentalise cette nana (devenue adulte, depuis le temps), c’est… que cette femme, encore aujourd’hui, ne se définit absolument pas comme une victime de viol. Bien au contraire, elle parle de cette relation sexuelle (qu’elle a eu très jeune, à 14 ans) avec la star, comme d’un bon souvenir, disant se sentir privilégiée d’avoir vécu ses premières expériences sexuelles avec son idole.

Quel que soit mon propre regard sur le fait qu’un homme adulte couche avec une jeune fille de 14 ans, j’ai à partir de là un gros problème de conscience avec le fait de « dénoncer ce viol ».

Avons-nous, au nom de nos convictions féministes et de la lutte contre la culture du viol, le droit de déposséder cette femme de sa propre histoire, et d’y poser une définition qui est diamétralement opposée à la sienne ?

On m’a rétorqué, à ce sujet, qu’on peut dénoncer ce viol sans pour autant imposer à cette femme le fait d’avoir été violée.
Pour autant, pour qu’il y ait viol, il faut bien qu’il y ait eu une victime, non ?
Et du coup, si on dénonce le viol, par la force des choses, ça implique qu’il y ait eu une victime.
Donc oui, on lui colle cette dénomination. Contre son gré, en l’occurrence. Alors que son nom est connu et médiatisé.

Est-ce que le féminisme n’inclut pas le fait d’avoir le droit à s’auto-déterminer, à être reconnue dans ses choix et ses convictions ?

Entendons-nous :
Si cette femme avait dit avoir été violée, je serais bien la dernière à défendre « l’artiste tourmenté », à remettre en question la parole de la victime ou autre bullshit dans ce genre.
Mais là, on est face à une femme, adulte, qui, 30 ans et des brouettes après les faits, parle toujours de ce moment comme d’un bon souvenir.

Définir contre son gré ce rapport sexuel comme un viol, est-ce que ça n’est pas une manière de lui dire, implicitement, qu’elle n’est pas apte à être lucide sur son propre parcours, sur sa propre vie et sa propre sexualité ? Est-ce que ça n’est pas l’infantiliser ?
Est-ce que ça n’est pas la priver de son droit à s’auto-déterminer ?
Est-ce que ça n’est pas violent, en soi, comme démarche ?

Est-ce vraiment nécessaire de lui faire vivre cette violence-là, quoi qu’on pense de l’acte en lui-même, et de David Bowie ?
Est-ce nécessaire de s’appuyer sur cet exemple, sur cette star décédée, pour combattre la culture du viol, et pour dénoncer le fait que des hommes adultes prennent le droit d’avoir des relations sexuelles avec des enfants et des adolescent.es ?
Est-ce que le fait de priver cette femme de son auto-détermination, c’est un « dommage collatéral » acceptable pour lutter contre la culture du viol ?

Je n’exprimerais pas dans cet article mon opinion sur la relation sexuelle entre David Bowie et sa « baby groupie » (comme sont appelées ces jeunes adolescentes qui ont eu des relations sexuelles avec des stars, que ça soit Bowie ou d’autres, dans les années 70).
Je ne m’en sens pas le droit.
Non pas par respect pour Bowie (à plus forte raison, je n’ai jamais été particulièrement fan de lui, j’aime bien quelques unes de ces chansons mais de manière générale, ce mec m’indiffère assez massivement, c’est loin d’être mon idole).
Non pas parce que je ne me sens pas concernée par la dénonciation de la culture du viol.
Mais bien parce que je ne me sens pas le droit d’imposer mon regard à une personne qui ne se définit absolument pas comme une victime, et qui, à mon sens, a le droit le plus strict à s’auto-déterminer sur le sujet, et à être reconnue comme étant la personne la plus à même de savoir si cette relation sexuelle était ou non un viol.

Petit ajout suite à un article (lien) qu’un lecteur de cet article m’a transmis : 

Par contre, si l’adolescente – devenue adulte depuis – dont tout le monde parle a toujours dit avoir eu un rapport sexuel consenti avec le chanteur, une autre personne l’a par contre accusé de viol et a déposé plainte.
Sauf erreur de ma part ou autre article qui m’aurait échappé, la plainte n’a pas eu de suite – mais ça n’est de loin pas une preuve de son innocence étant donné le traitement que la justice fait des affaires de viol…

Je suis d’autant plus étonnée que les articles féministes concernant le fait que Bowie n’est pas si respectable que ça mentionnent – pour leur grande majorité en tous cas – uniquement l’affaire de ses relations sexuelles avec une personne qui a toujours refusé cette appellation de viol pour ses relations sexuelles avec David Bowie… Alors qu’il y a une personne qui a réellement déposé plainte et qui n’a pas été entendue dans sa plainte.

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3 réflexions sur “David Bowie : Réflexion autour d’une « victime de viol » qui ne se voit pas comme tel

  1. Parallèle maladroit, argumentaire bancal, sexisme facile car finalement l’argumentaire du choix est le plus simple : prostitution « choisie », « inceste heureux » sont des arguments usités et tellement pratiques pour contrer l’idée d’un monde phallocratique… On pourrait dire que ce n’est pas un viol si elle avait été majeure parce qu’il y a a consentement mais nier totalement ce rapport de domination, c’est nier la responsabilité des adultes dans la sexualité des mineurs et c’est dangereux. Voilà. Ce que vous dites me choque, me dérange… Et le fait que ça ne vous dérange pas pose des questions sur votre cheminement intellectuel à propos de la condition humaine.

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    1. Ah ben voilà, y a un argumentaire, ici. (allusion à ma réponse sur mon mur FB, venant probablement de toi aussi, vu que le début est le même ?)

      Je ne vais pas forcément répéter un détail ce que j’ai dit sur mon mur FB, vu que je suppose que tu as eu l’occasion de lire l’échange (si ca n’est pas le cas, go for it, parce que c’est pas que j’ai un peu la flemme de me répéter, mais… en fait si, un peu).

      Mais en résumé :

      Je me dis nulle part dans cet article que je pense que ca n’est pas un viol.
      Sur le plan légal : ca l’est.

      Après, ca ne me fait pas pour autant prendre le droit de m’emparer de cette histoire pour exemplifier sur la culture du viol. Et je pense sincèrement que ça ne devrait pas être un droit qu’on prend. Pas en le faisant au mépris du vécu de cette personne.

      Comme je le disais dans mon article : si cette personne déclarait avoir été violée, je serais la dernière à dire que ça n’est pas vrai, à remettre en cause son vécu, à lui chercher des responsabilités, ou quoi que ce soit de dégueulasse du genre.

      Je pense juste qu’on ne devrait pas, même au nom d’une cause importante comme la lutte contre la culture du viol, prendre un droit et un pouvoir sur cette femme, en lui imposant un regard sur son propre vécu.

      Qu’on pense qu’elle ait effectivement eu la maturité pour un consentement éclairé, ou qu’on pense qu’elle est victime mais dans le déni, je ne vois pas ce qui peut ressortir de positif de cette démarche.
      Dans un cas, on piétine la légitimité de son ressenti et de sa réflexion.
      Dans l’autre cas, on « pète » de l’extérieur un déni qui la protège.
      Mais dans un cas comme dans l’autre, c’est destructeur (parce que le déni, want it or not, c’est une manière de survivre…).

      Je ne pense pas qu’on ait le droit (éthiquement, je veux dire) de faire ça à cette femme.

      De lui retirer sa capacité d’auto-détermination, ou sa méthode de survie.

      C’est pour ça que je m’interdis de donner mon ressenti sur cet acte précis, aussi mal à l’aise me foute l’idée d’une relation sexuelle entre un.e adulte et un.e ado de 14 ans.

      Je pense qu’en niant le vécu des personnes qui sont les premières concernées par une situation, on ne les aide jamais.
      On est toujours paternaliste (maternaliste, si on veut), condescendant.es, disqualifiant.es.

      La phrase « ne me libère pas, je m’en charge », je pense qu’elle devrait toujours rester dans un coin de notre tête. Parce qu’il y a toujours des paramètres qui nous échappent, même quand on a des grandes certitudes et des grandes réflexions théoriques sur des situations qui ne nous concernent pas directement.

      (et, oui, j’applique ce raisonnement à la prostitution aussi, et oui, j’estime que les travailleur.euses du sexe sont effectivement les personnes les plus à même d’avoir une vision concrète de leur réalité. Il est probable qu’on ne tombera pas d’accord là dessus, mais oui…)

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  2. AH, merci encore à toi chère Lau d’avoir osé parler de ce débat encore plus tabou…
    Pour moi, cela se rapproche presque de l’odieuse manipulation qu’utilisent certains praticiens concernant la « réminiscence des faux-souvenirs », cette affaire.

    C’est pernicieux, de tenter de persuader une personne qu’elle a été abusée : je ne dis pas qu’il ne faut pas mettre la situation au clair, car elle pose des questions (notamment si Bowie a aussi été inquiété dans un cas similaire, notamment car 14 ans = en deçà de la majorité sexuelle, notamment car il y a statut d’ascendant sur la jeune fille…), mais de là à instrumentaliser une affaire de moeurs qui n’a visiblement causé aucun dégât psychologique, c’est une façon comme une autre de déresponsabiliser la femme de son propre corps.
    Et ça fait plus de dégâts qu’autre chose.

    Puis ironie du truc, c’est que ça dessert, encore et toujours… Les vraies victimes de viol.

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