La SNCF, son « détecteur de comportement suspect », et la psychophobie

Aujourd’hui, j’ai lu un article de Libé qui pourrait prêter à rire, s’il n’était pas, au fond, aussi inquiétant.

Sur fond de « OMG il y a des terroristes partout, il faut les repérer, vite », la SNCF est en train de mettre au point un logiciel qui, sur la base d’images de vidéo-surveillance, est supposé pouvoir « détecter les comportements suspects ». (Article)

Le porte-parole de la SNCF ajoute qu’il servira à repérer « le changement de température corporelle, le haussement de la voix ou le caractère saccadé de gestes qui peuvent montrer une certaine anxiété« .

Je pense que toute personne qui a déjà dans sa vie fait au moins une crise d’angoisse comprend dès maintenant à quel point c’est la merde.

Pour les autres, je vous explique de ce pas, histoire que vous puissiez facepalmer avec moi sur cette magistrale FBI (Fausse Bonne Idée).

Figurez vous que ce qui est décrit là, c’est une partie des symptômes les plus courants d’une crise d’angoisse.
Bouffées de chaleur, irritabilité, tremblements, gestes brusques et/ou maladroits…

Je suppose que maintenant, vous commencez à voir le problème, non ?

Pour décortiquer un peu, en quoi cette mesure est non seulement un epic fail, mais bel et bien un projet de logiciel psychophobe qui a largement le potentiel – s’il fonctionne – de pourrir la vie de toute personne ayant des troubles anxieux ou autres troubles psy, je vais aller un peu plus avant dans le raisonnement.

Imaginons la scène.

Quelqu’un d’un brin angoissé.e de la vie prend le train.
Le trajet, la foule, les gares, les changements de train en speed… tout ces facteurs sont des facteurs anxiogènes courants. Si je regarde mon entourage de flippés de la vie, je peux affirmer que le 100% de mes ami.es avec des troubles psy – moi y compris – ont déjà au moins une fois pété une magistrale crise d’angoisse dans une gare ou dans un train.
PARCE QUE LES VOYAGES, C’EST COOL DES FOIS, MAIS C’EST STRESSANT AS HELL, AUSSI !

crise d'angoisse gare

Si le logiciel est bien mis en service, et qu’il fonctionne à peu près correctement, au premier passage devant une caméra de surveillance, c’est l’alerte : OMG, quelqu’un a un comportement « suspect ».

Loin de moi l’idée de médire sur les flics, les agents de sécurité, etc… Mais dans les faits, tout ce beau monde n’est pas précisément sur-informé concernant les troubles psychiques.
J’ai donc de gros doutes sur la possibilité d’une intervention bienveillante, adéquate, qui ne soit pas de nature à faire flamber encore l’angoisse de la personne qui est déjà en train d’angoisser…

Les trajets en train risquent donc de devenir un parcours du combattant (enfin… ENCORE PLUS un parcours du combattant, parce que vivre avec des troubles anxieux a EN SOI le potentiel à transformer les actions de la vie quotidienne en parcours du combattant…) pour toute personne dont la santé psychique n’est pas au beau fixe.

Sachant que l’isolement est une problématique majeure pour les personnes avec des troubles psy, permettez moi de grincer sérieusement des dents à cette perspective…

Et, au delà des implications pratiques déjà bien inquiétantes de cette démarche, le message qui est donné à la population est :

« SI QUELQU’UN A UN COMPORTEMENT QUI TEMOIGNE D’UNE CERTAINE ANGOISSE, TOUS AUX ABRIS, C’EST POTENTIELLEMENT UN TERRORISTE ».

Joie.
Déjà que les idées reçues sur la dangerosité des malades psychiques sont bien solidement ancrées dans les esprits, voilà qui ne va pas aider à les faire évoluer…

Qui plus est, permettez moi de sérieusement douter de l’efficacité d’une telle mesure, mis à part nourrir le dérive sécuritaire actuelle et alimenter la peur dans l’esprit des gens…
En effet, si j’en crois les nombreux témoignages de rescapés de la tuerie du Bataclan qui me sont passés dans les mains, les terroristes sont décrits à l’unanimité comme étant « calmes, froids, posés, sans émotion apparente ».
Tout à fait ce que les fameuses super caméras de la SNCF et leur logiciel ultra sophistiqué identifieront comme… un comportement normal.

Sérieusement, SNCF… Tu as rien de mieux à foutre du fric de tes usagers ?
Genre améliorer tes services, par exemple ?
Parce que bon, les gadgets à la James Bond, c’est rigolo dans les films hein, mais là, tout ce que tu vas réussir à faire, c’est pourrir encore plus la vie de personnes pour qui la vie est déjà bien assez compliquée comme ça. Et… c’est tout.
Sachant que les troubles anxieux touchent – selon l’Institut de Veille Sanitaire (source) – 21% de la population à un moment ou à un autre de sa vie, c’est au moins 21% de tes usagers, chère SNCF, que tu es en train de prendre pour les dindons de la farce.
Enjoy.

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7 réflexions sur “La SNCF, son « détecteur de comportement suspect », et la psychophobie

  1. « Loin de moi l’idée de médire sur les flics, les agents de sécurité, etc… Mais dans les faits, tout ce beau monde n’est pas précisément sur-informé concernant les troubles psychiques. »

    C’est rien de le dire, c’est même un bel euphémisme.

    Dans les faits, il me semble que le nombre de personne handicapées psy ou simplement non-typiques qui sont maltraitées ou tuées par la police est une donnée préoccupante, qui en fait l’une des populations-cibles « collatérales » des violences policières.

    Je n’ai pas de données précises, mais deux exemples récents, parmi beaucoup d’autres (rien que pour retrouver le premier, ma recherche google a d’ailleurs donné plusieurs résultats de personnes souffrant de troubles bipolaires tuées par la police).

    – Début Décembre, une personne faisant une crise d’angoisse abattue par la police http://france3-regions.francetvinfo.fr/bretagne/ille-et-vilaine/rennes/rennes-quartier-maurepas-babacar-abattu-par-les-policiers-n-etait-pas-fou-880483.html

    – Et ailleurs, aux US, Cases Rebelles consacre une de ses émissions à une femme qui a créé une association pour dénoncer la violence policière contre les personnes handicapées ou vulnérable du fait de leur état mental http://www.cases-rebelles.org/emission-n49/
    Son fils a été abattu par la police, elle fait plus précisément le récit de ce qu’il s’est passé environ à partir de 17:30 (toute l’émission est excellente, je la conseille vraiment, elle m’a choquée et émue aux larmes).

    Tout ça pour dire que oui, il faut être vigilant, ce n’est pas une vue de l’esprit, il y a vraiment un risque à avoir des réactions atypiques en public, en particulier des crises d’angoisse ou des délires trop visibles.
    Et que les autorités n’ont malheureusement pas pour le moment comme priorité de se former à ce sujet et d’avoir une réponse appropriée qui permet de protéger les personnes les plus vulnérables, au lieu de les prendre pour cible…

    [Ici c’est Sphynge-Poupée, au fait ^^]

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, je maniais volontairement l’euphémisme…

      Pour avoir discuté avec une connaissance, flic en Suisse, j’ai fait des sauts de deux mètres de haut en constatant à quel point ils n’ont AUCUNE espèce de début d’information concernant les troubles psy.

      Je me suis retrouvée à m’improviser formatrice pour ce mec, lui expliquant les attitudes utiles et les attitudes à éviter à tout prix avec une personne en crise d’angoisse.
      En gros, la consigne qu’ils avaient était « immobilisez la personne à tout prix ». Royal, hein, pour rassurer une personne en crise d’angoisse, d’avoir un ou plusieurs flics qui te plaquent au sol ?

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  2. C’est grave oui… Et encore…

    Là c’est quand ils le tuent pas. Les flics tuent des personne en crise d’angoisse ou en délire psychotique, aux US mais ici aussi.
    Et l’indifférence et la méconnaissance de ce problème est MASSIVE. Parce qu’on n’a pas peur POUR les bipolaires ou les schizophrènes, non, on a peur D’EUX.

    Aimé par 1 personne

  3. Et pour ne rien arranger les choses, les flics sont souvent les seules personnes qui se déplacent quand un schizophrène est en crise quelque part. Alors je pense qu’on peut heureusement dire qu’en France en tout cas, ça ne tourne pas à la bavure, le plus souvent. Mais par contre, ça reste une expérience traumatisante pour TOUS les schizophrènes à qui j’ai pu parler qui se sont fait embarquer par la police direction l’HP. Parce qu’ils n’y vont pas de main morte pour embarquer quelqu’un, même un malade.

    Et oui pour le coup, les gens en général, et parmi eux les policiers et gendarmes, ont peur DE nous autres les psychotiques. Je ne compte plus les fois où j’ai entendu dire que les « fous » et autres « schizos » étaient dangereux. Que ce soit dit directement, ou sur le ton de la « plaisanterie ». Ahah. Ah ah. Ah.

    Pour en revenir à l’action de la SNCF, elle est frappante de bêtise… Mais en fait pas tant que ça. C’est plutôt une façon de cacher la misère sous le tapis. De faire la différence entre « les extrémistes », « forcément enragés et pas bien dans leur tête » et « nous autres », la « civilisation », inquiète de ces derniers, mais foncièrement « calme, raisonnable et rationnelle », pas susceptible de perdre les pédales pour deux sous, etc…
    L’idée derrière c’est que « la folie », c’est comme « la monstruosité d’Hitler » (point Godwin, yeah !) : elle permet de dédouaner le reste du monde et de ne pas assumer le vrai problème, la vraie question, qui est que n’importe qui aurait pu commettre ce genre de sauvagerie, sous condition de rencontrer les mauvaises personnes, d’avoir le mauvais vécu et donc d’avoir été dans une position peu enviable socialement.
    C’est rassurant (et ça rejoint l’article sur la psychologue qui parlait de la folie depuis un bon paragraphe d’ailleurs) de se dire que l’extrémiste est fou, qu’il a un comportement anormal. Ça rassure les gens, et ça leur permet aussi de se dire qu’eux n’auraient jamais pu être des agents de la barbarie, peu importe leur vécu.

    Et il y a un dernier effet kiss cool à ce gadget : il permet de rassurer la population, de faire semblant d’agir. Parce qu’un type qui angoisse, tremble, est agité, ça fait souvent plus penser à un type louche qu’à un type qui fait une crise d’angoisse, chez tous ceux qui n’en ont jamais vécu.
    Peu importe que le vrai terroriste est tellement drogué au moment de faire son attentat qu’il en est d’un calme olympien, totalement détaché de son corps, peu importe car le but n’est pas de vraiment détecter les gens susceptibles de faire un attentat (je pense que la SNCF n’est pas bête à ce point : leurs dirigeants en savent autant que nous sur les terroristes du 13 Novembre, vu combien ça a tourné sur toutes les chaînes à toutes les heures), mais de faire mine d’agir. Ça induit un sentiment de sécurité global, non seulement chez ceux qui prennent le train, mais plus largement chez tous ceux qui ne prennent pas le train et attendent « des mesures énergiques à la hauteur du danger ».
    Ca porte un nom : le théâtre sécuritaire.
    (ps : désolé si ça paraît être le bordel dans les commentaires en attente, j’ai eu du mal à le faire valider en bonne et due forme.)

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  4. Je ne sais pas si c’est « psychophobe » (pour moi seule une personne est psychophobe, agoraphobe ou arachnophobe) mais c’est totalitaire et purement stupide, un appel à la bavure sur des personnes en faiblesse, oui.

    J’ai parfois des manifestations d’angoisse au moment de prendre le train ; tenter d’expliquer que je suis autiste a visiblement pour effet de changer le regard, l’attitude verbale des gens, déjà, et je sens cela, qui redouble mon stress…

    J’imagine mal prendre le train sous le contrôle d’agents bornés et menaçants suspectant chacun de mes gestes.

    C’est invivable.

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