Cindy. 19 octobre 2012

J’ai réfléchi un moment, avant de commencer cet article.

Je me disais « Oh, tu vas pas étaler ton pathos sur ton blog, Lau’, hein, ça ne regarde personne ».

Et puis… et puis merde.

Il n’y a pas de pathos dans la colère, et là, si les larmes ne sont jamais très loin quand je pense à Cindy, c’est surtout la colère qui m’anime.

Cindy, elle s’est suicidée, oui.
Bien sûr, le dernier geste, ça a été le sien, personne ne l’a physiquement poussée sous ce train.

Mais, alors qu’il serait si facile de résumer son suicide à l’issue fatale de sa maladie (de ses maladies, plutôt… « Trouble de la personnalité borderline », « Anorexie-boulimie »), et si BIEN ENTENDU elle était malade, ça n’est pas de maladie et de diagnostics tirés du DSM que j’ai envie, que j’ai besoin de parler ici.

J’ai envie de parler de « germes » de sa maladie.

S’il peut paraitre incongru de parler de « germe » quand on parle de maladie psychique, j’ai envie de gueuler qu’il est trop facile, trop réducteur de parler uniquement de neurotransmetteurs en pagaille.

J’ai envie de gueuler ma colère contre ceux qui ont flingué Cindy, aussi efficacement, aussi impitoyablement, que si on avait pressé sur la détente d’un flingue contre sa tempe.

Contre le mec qui a violé la gamine ou l’ado qu’elle était. Ou les mecs. J’en sais rien, ses récits ont toujours été flous sur la question.
Mais ça ne change rien au fait que un, ou des mecs, l’ont baisée sans son consentement, et probablement à un âge où elle ne pouvait pas le donner.
Et au delà de ces mecs, il y a toute une société qui amène au viol.
Une image de la femme qui ne sert qu’à vider les couilles et à satisfaire les « besoins » de l’homme. Une image du violeur qui est « l’inconnu dans un parking sombre », alors que la plupart du temps, c’est loin d’être un inconnu.
Un tabou autour du viol, qui fait que les victimes, comme Cindy, gardent trop souvent le silence sur ce « secret honteux », jusqu’à ce que la souffrance les fasse imploser.

Contre un système psychiatrique qui a fini le travail magistralement commencé par ce ou ces mecs.
Contre les psys distribuant des médics à tour de bras, alors que jour après jour, elle s’enfonçait dans son addiction légale et remboursée par la sécu (ça n’est pas un plaidoyer anti-médicaments, dans beaucoup de cas les médicaments sont nécessaires, utile, voire vitaux, hein, mais quand une personne gobe le Xanax par boites entières, quotidiennement ou presque, est-ce qu’il n’est pas temps de se poser des questions ?).

Contre les pharmaciens qui alors que les ordonnances spécifiaient « délivrer la dose journalière uniquement », filaient les médics par pleine boite… Auraient-ils eu la même désinvolture face à des médicaments pour le cancer ?

Contre l’hôpital psy où l’ennui mortel semble être promulgué au rang de thérapie.

Contre les urgences psychiatriques de l’hopital de sa ville, où elle était allée demander de l’aide la veille de son suicide. Elle y a passé la nuit, tout en faisant par SMS ses adieux à l’entier ou presque de ses amis. Au milieu de la nuit, apprenant par plusieurs personnes qu’elle leur avait annoncé son suicide pour le lendemain, j’ai appelé ces urgences psy. Pour leur parler de ces SMS, pour leur demander de veiller sur elle, pour leur demander de ne pas la laisser sortir le lendemain matin, de l’aider…
Je les ai appelés, et ils n’ont rien fait.
Ou plutôt si : ils lui ont envoyé dans la gueule qu’elle faisait de « la demande d’attention ». Lui ont confisqué son portable « pour qu’elle n’inquiète plus son entourage ». Et l’ont laissée sortir le lendemain matin.
J’ai su après coup que son psychiatre également les avait contacté… Sans autre résultat.
Dans quel monde, sérieusement, l’annonce d’un suicide pour le lendemain est une simple « demande d’attention » ?
Dans quel monde, sérieusement ?
Dans le nôtre, manifestement.
Dans notre société, où la parole des personnes psychiquement malades est si souvent regardée à travers des lunettes déformantes de préjugés… Y compris par des « soignants » qui n’en ont que le nom…

Cindy est morte.
Elle s’est suicidée, oui. Mais on l’a tuée, aussi…

Et je suis en colère autant que triste.

Même si pour Cindy, il est trop tard, il n’est pas trop tard, et il ne sera jamais trop tard pour gueuler notre colère, pour lutter contre notre société qui banalise le viol, et pour exiger une prise en charge digne de ce nom (et digne tout court, d’ailleurs, aussi !) des personnes malades psychiques.

Pour Cindy. Pour celles et ceux qui ont vécu le même enfer avec la même issue.
Et pour toutes celles et tous ceux qui se battent encore.

Hebergeur d'image

Publicités

6 réflexions sur “Cindy. 19 octobre 2012

  1. je ne connaissais pas vraiment Cindy… mais je me souvient au moment de son suicide du sentiment que j’ai eu: j’ai rarement eu ce sentiment d’etre au millieu de la vie et la mort…

    cela fesais bientôt un ans que je m’étais posé un ultimatum pour m’en sortir, l’échéance étais justement d’un an…
    cela fesais quelques mois que j’étais sortie de la cliniques, que j’allais plutôt bien que ENFIN je voyais un peu plus loins que la dépression

    et la question se posais donc: est ce que j’avais remplis mon contrat? la question étais OUI évidement sinon je ne serais plus là, moi non plus…

    une vie se terminais et une autre naissais, un début, une fin, une continuité…

    c’est fou comme on peux faire des raports moisi avec sa propres vie, meler des histoires que l’on ne connais pas à la sienne, et se laisser guider, ne serais-ce que pour quelques mois par ces mélanges…

    j’ai trouvé son livre par hasard à la fnac j’ai eu beaucoup de mal à le lire, cela a fait écho à beaucoup de souvenirs…

    bref 3615 my life^^

    Aimé par 1 personne

  2. Merci ma chère Laurence pour la force et la justesse des mots de cet article qui me déchire encore un peu plus le reste de mes tripes…
    Merci de faire en sorte que Cindy soit toujours présente au travers de vos messages…
    Thierry

    Aimé par 1 personne

    1. Tu sais, j’aurais tellement aimé pouvoir faire autre chose que garder son souvenir vivant…

      J’aurais tellement aimé pouvoir manger avec elle la fondue au fromage qu’on s’était promises de manger « le jour où elle serait sortie de ses troubles alimentaires ».

      Et la revoir. Tout simplement la revoir…

      Je pense à toi, Thierry. A vous tous.

      Take care.

      Lau’

      J'aime

  3. Tu as toute ma compassion, et j’aimerais également la transmettre à ton amie Cindy si elle était encore parmi nous aujourd’hui.
    Ton récit m’a énormément touchée, d’autant que l’environnement des hôpitaux psychiatriques et urgences et les diagnostics évoqués me sont très connus (malheureusement).
    Cela m’a choquée l’attitude des soignants que tu relates, dans cet article et dans celui sur les menaces de suicides non prises en compte assez sérieusement. J’en avais les larmes aux yeux.
    Je te remercie d’écrire cela, pour nous sensibiliser; soignants potentiels et internautes en général.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s