Il s’appelait Kilian, il s’est suicidé à 12 ans. Il y a 30 ans, j’aurais pu être à sa place

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Il y a des informations qu’on se prend dans la gueule, comme ca, au hasard du partage d’un article par un contact FB.

Près de Nancy, un enfant de 12 ans a été retrouvé mort. Il s’est pendu. L’hypothèse évoquée est celle du harcèlement scolaire l’ayant poussé au suicide.

Ces quelques mots ont suffi à me ramener en arrière dans le temps de 30 ans. Ou de 25. Ou de 20. Parce que ça a été, de l’école enfantine au gymnase (de la maternelle au lycée, pour les non-suisses) l’histoire de mon parcours scolaire (entre 6 et 17 ans, quoi… Allez, 11 ans en enfer, c’est rien quoi, c’est « juste des histoires de gamins », non ?).

J’avais tout pour devenir la cible de prédilection, faut dire.
Grosse (j’ai été en surpoids dès l’enfance).
« Turbulente » (le diagnostic de THADA – trouble hyperactif avec déficit d’attention, posé – enfin – pour moi il y a quelques jours par un psychiatre a enfin mis un mot sur ce « truc » qui m’a toujours empêchée de tenir en place, fait parler trop fort, fait faire des trucs un peu « ridicules » aux yeux des autres…).
« Garçon manqué ».
Maladroite et empotée dans mon corps, celle qui ne rattrape jamais la balle et fait perdre son équipe en cours de sport (« probablement dyspraxique », a dit le même psychiatre qui a posé le diagnostic de THADA).
Avec une éducation en décalage avec celle de mes camarades, parce que mes parents étaient plus âgés que la moyenne des parents d’enfants de mon âge.
Avec des cheveux frisés bordéliques et incoiffables.
Avec des parents pas pétés de thune (voire franchement fauchés) dans une ville où la majorité était plutôt friquée.
Fille unique, pas très sociable avec les enfants de mon âge, cherchant plutôt la compagnie des adultes dont je comprenais beaucoup mieux le fonctionnement que celui de mes « semblables ».
Puis fille pubère tôt, avec des seins déjà formés et avec ses règles à 11 ans, alors que mes camarades avaient encore leur corps d’enfant.
Et la plupart du temps première de classe, pour ne rien arranger.

J’avais tout pour être « celle qui est à coté de la plaque », la « pas populaire », la « pas comme les autres », celle dont on rit, celle dont il est mal vu d’être pote. Celle dont il est de bon ton de se moquer en groupe, le sujet idéal pour les blagues et les rumeurs.

Et je l’ai été.

Je me souviens des coups, du caillou dans les dents (j’ai toujours un coin de dent ébréché. La réparation par le dentiste n’a pas tenu, je ne l’ai jamais fait refaire. Je crois que j’ai besoin de ce bout de dent en moins comme d’un signe tangible de ce que j’ai vécu), des merdes de chien lancées sur mes habits, dans ma gueule, cachées dans mon cartable. Je me souviens des affaires d’école balancées dans la fontaine.  Je me souviens des petits mots passés en douce en classe pour me dire qu’on allait me casser la gueule à la récré. Je me souviens des insultes.

La grosse.
Gros tas.
Mammouth.
Jouez pas avec elle, elle a le SIDA (c’était l’insulte à la mode à l’époque, alors que la presse commençait à parler beaucoup du SIDA, qui était encore mal connu et qui remplaçait la peste ou la lèpre pour définir les parias…).
Grosse merde, grosse conne, grosse vache, grosse, grosse, grosse…

Je me souviens des récréations, que mes camarades attendaient avec impatience, et que je craignais comme une malédiction.
Je me souviens de la solitude.
Je me souviens de la boule au ventre chaque matin, et des retours de l’école en larmes.
Je me souviens de la peur.
Je me souviens de la colère.
Je me souviens de cette impression que ça ne finirait jamais, que ça serait toujours comme ça, toujours, toujours, sans solution, sans espoir.
« Je veux plus y aller, maman, je veux plus ».

Les instit’ qui prennent le parti des harceleurs, parce que « ouais mais Laurence, elle est pas facile » (ben ouais, une élève qui bouge tout le temps, qui lève pas le doigt pour parler, qui en plus apprend vite malgré tout et qui a l’audace de relever une faute d’orthographe de la maitresse au tableau noir, forcément, ca fait chier… Alors on va quand même pas prendre son parti quand elle en prend plein la gueule, n’est ce pas ?).

J’aurais pu être Kilian.
J’ai dû ma survie à ma capacité à me lier avec les autres exclus. A « chercher dans les coins », à chercher les autres gosses qui, comme moi, passaient les récréations seul.es.
Je dois ma survie à l’amitié – rare mais précieuse – de ces autres exclus.
J’ai dû ma survie à mes parents, aussi, qui ont mis le poing sur la table l’année où le harcèlement a été le plus violent, et qui m’ont fait changer de collège, après avoir affronté les instits’ complices, et la psy scolaire qui cherchait surtout à les culpabiliser eux, parce que forcément, c’était de leur faute si je n’étais pas adaptée socialement.
Ca n’a pas tout résolu (parce que débarquer en milieu d’année dans une classe déjà formée, tout en restant dans la même ville, où les bruits circulent vite, bah… c’était un peu couru d’avance que j’allais être cataloguée comme la gamine à problèmes… et donc que j’allais redevenir la cible. Ce qui a été le cas, mais avec moins de violence quand même…), mais qui a eu le mérite de me faire tomber sur une instit’ qui ne prenait pas le parti de mes harceleurs, et de calmer un peu le jeu quand même… Et surtout, ça m’a assurée que j’avais été entendue au moins par quelques adultes, et ça aussi, c’est précieux.

Mais je me souviens, ouais, je me souviens bien à quel point ça a été l’enfer.
Et je n’utilise pas ce terme à la légère.

Je me souviens que j’ai mis longtemps à me guérir de ma peur des autres.
Je me souviens que même jeune adulte, j’avais peur quand je devais passer à coté d’un groupe d’enfant, dans la rue.
Je me souviens de mon premier stage comme éducatrice avec des enfants en foyer : j’étais terrifiée à l’approche de mon premier jour : « Et si tout recommençait ? »

Et je n’en peux plus des immondices dites sur le harcèlement scolaire. Des « c’est des gamins, les gamins sont cruels » qui sonnent comme une résignation fataliste et comme une démission de la part des adultes. Des « il faut bien que jeunesse se fasse ». Des « ça forge le caractère » (bah ouais, ça le forge : ca forge des gens anxieux, des gens dépressifs, des gens phobiques sociaux, des gens traumatisés. Ca forge des suicidés. Youhou, c’est vrai que c’est une forge absolument bénéfique, y a pas à dire !). Des « faut pas dramatiser ».

J’en ai raz le bol qu’on accepte, qu’on valide le fait que dès l’école, il y a les dominants, les dominés.
J’en ai raz le bol qu’on accepte que l’école reproduise cette hiérarchie sociale, et piétine la gueule de celles et ceux qui « sortent de la norme ».

Le harcèlement scolaire n’est pas « une affaire de gamins ».

Le harcèlement scolaire EST UN FOUTU PROBLEME SOCIAL ET SANITAIRE.
Et DOIT être pris comme tel, pris au sérieux, et combattu pour ce qu’il est : une cause non négligeable de troubles psychiques, d’échec scolaire, de rupture sociale. Et de suicide.
Le système scolaire doit repérer les situations qui partent en vrille.
Le système scolaire doit intervenir auprès des harceleurs.
Le système scolaire doit offrir le soutien adéquat aux victimes.

RIP, Kilian.
RIP, Marion Fraisse.
Et tou.te.s les autres.

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8 réflexions sur “Il s’appelait Kilian, il s’est suicidé à 12 ans. Il y a 30 ans, j’aurais pu être à sa place

  1. Merci pour ce témoignage. A vous lire j’ai l’impression de me retrouver. J’ai aussi vécu le harcèlement : des remarques moqueuses, aux menaces puis aux coups. Je me souviens aussi des insultes sur papier, collées dans mes cheveux en plein milieu du cours face à des professeurs qui ne disaient rien et du jour de fin d’année où mes camarades s’étonnaient d’entendre que non, je ne suis pas devenue folle malgré leurs efforts combinés et oui je serais là l’année prochaine, ils n’ont pas réussi à me chasser.
    Je me souviens de la directrice qui préférait tout ignorer et les profs qui me considéraient comme une attardée parce que j’avais des notes toujours en baisse (mais allez travailler quand on vous harcèle même pendant les cours dans l’indifférence la plus totale du professeur).
    Je me souviens que j’allais m’enfermer dans ma chambre dès mon retour des cours pour pleurer et me taper la tête contre les murs pour chasser une douleur par une autre.
    Je me souviens de toutes les idées tragiques qui m’empêchaient de dormir et des crises d’angoisse.

    Je me souviens aussi de ceux qui s’appelaient les Exclus et comment, ensemble, nous nous sommes fait une fierté de notre isolement. Mieux valait être exclus que salauds.

    Enfin je me souviens du jour où j’ai découvert qu’une de mes harceleuses n’était autre qu’une enfant en souffrance manipulée par un couple de vipère. Ce qui m’a fait réaliser que tous les autres élèves n’étaient pas forcément tous mauvais et m’a redonné une pointe d’espoir… Et ne m’a fait détesté que plus ceux qui se servaient d’eux pour profiter de la souffrance d’autres.

    Heureusement que la fac m’a prouvé qu’on pouvait rencontrer des gens bien qui valorisent la franchise, la personnalité, l’originalité (et accessoirement a prouvé à mes profs de collèges que non, je ne suis pas une débile, j’ai décroché ma licence… pas mal pour une « attardée »).

    Mais cette histoire de harcèlement scolaire est malheureusement révélateur de notre société adulte où la compétitivité, l’agressivité, l’égoïsme sont les trois mots d’ordre. Les enfants ne reproduisent-ils pas simplement l’exemple qu’on leur donne dans nos actes, à la télé ou sur internet.

    Heureusement il y a des témoignages comme le vôtre qui peuvent faire évoluer les mentalités et révéler les souffrances derrière ce harcèlement.

    Aimé par 2 people

  2. Ce témoignage, j’en ai pleuré… Moi aussi j’ai vécu ce genre de choses… « T’es anorexique ? » « Allez quoi, on rigole.. » Les violences psychologiques sont-elles plus douces que celles physiques ? Peut-on vraiment les comparer ? Pourquoi font-ils cela, qu’en retirent-ils ? Comment vivent-ils une fois adultes ce qu’ils nous on fait ? S’en sont-ils seulement rendu compte ? « Pourquoi tu viens plus en cours ? T’es en dépression ? » Je suis persuadée que ça les a bien fait marrer… Culpabilisent-ils seulement ? Ca va bientôt faire dix ans que j’ai quitté la Terminale en octobre, et je n’ai pas réussi à vaincre les angoisses qu’ils ont aidé à insinuer dans ma tête… S’excuseraient-ils ? Un petit mot… ‘Désolé pour ce qu’on a fait, on ne pensait pas que ça irait si loin.’ Cela pourrait peut-être nous soulager ? Peut-être…
    En tout cas merci pour ce témoignage fort et plein de vérité, si seulement il pouvait être entendu par ces adultes dont tu parles, ces profs, ces pions, ces CPE, ces directeurs de collèges, lycées… Ces élèves, qui, même jeunes, sont sensés avoir un cerveau et savoir réfléchir… MERCI

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ton témoignage, aussi.

      C’est d’ailleurs ce qui me frappe depuis que j’ai écrit cet article. Que ca soit ici, ou dans mon entourage, ou partout où je l’ai partagé (y compris dans des groupes FB n’ayant rien à voir avec le harcèlement scolaire), plein de voix se lèvent pour dire « moi aussi je l’ai vécu », et amener leur témoignage aussi.

      Et je pense que c’est pour ca que je l’ai écrit, aussi… Pour libérer un tant soit peu la parole autour du harcèlement scolaire, que les gens qui le vivent ou l’ont vécu sachent que oui, on peut en parler, que c’est possible… Et plus on sera à témoigner, plus les témoignages feront écho les uns les autres, plus on pourra être entendu dans la nécessité de combattre le harcèlement scolaire…

      Alors oui, merci pour ton témoignage, aussi.

      Pour les excuses… Un des « meneurs » du harcèlement que j’ai vécu s’est excusé. Il y a quoi, un an, deux ans… donc 20 ans passé après les faits. Et oui, ca m’a fait du bien, vraiment.

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  3. Bonjour,
    Très beau texte, merci.
    J’ai perturbé mon médecin généraliste hier matin, en éclatant en sanglots pendant que je lui racontais l’une des nombreuses violences subies au collège. – Vous avez quel age, mademoiselle? – 34 ans… – vous me parlez donc de faits qui ont quoi, au moins 20 ans, et vous êtes toujours dans la souffrance comme ça?
    Bhah oui…
    Et pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé de surpasser le traumatisme. Avec le recul, je crois que mon erreur à été de tenter (vainement) de minimiser mon vécu, pour me convaincre de ce que disaient (certains) adultes à l’époque « Ils sont jeunes et con, ne fais pas attention, ça leur passera, toi tu es plus mure que les autres c’est pour cela que tu t’intègre mal ».
    Alors, je ne vais pas y aller par 4 chemins: OUI, cette phrase m’a aidée, car elle m’a permis, à l’époque, de garder la tête haute. Elle m’a donné la force de résister aux insultes, de mépriser ceux qui m’insultaient et surtout, surtout, de ne pas leur donner une once de crédit. C’est grâce à cette petite phrase que je suis devenue, à ma connaissance, la seule ado de France à se sentir belle, mince et gracieuse quand l’intégralité de mon collège me traitait de grosse moche qui pue. Zéro complexes physiques lorsque l’on est harcelée à longueur de journée sur son physique, ce n’est pas rien…
    Mais cette façon de minimiser la gravité des faits, à terme, n’aide pas. Il faut être capable de regarder la violence subie en face pour pouvoir surmonter un traumatisme, et la demie-mesure dans les mots ne permet pas de s’en sortir.
    Ces saloperies ont essayé de me tuer. En me poussant sous le bus, en mettant le feu à ma chevelure, en quoi faisant d’autre qui n’était que des chamailleries de gamins. Hum. J’aurais pu y perdre un bras, les jambes, être défigurée à vie, morte. Tout cela.
    Je suis une survivante. Au sens strict du terme.
    D’ailleurs, je ne me suis pas suicidée parce qu’ils voulaient tous que je meure. Ils me le disaient. Et je n’avais pas envie de leur faire ce plaisir. Par fierté. Parce que j’étais – déjà à l’époque – persuadée que je méritais de vivre, sans doute plus qu’eux, et que je valais en tous cas mieux qu’eux de toutes manières.
    J’ai survécu habitée par la rage du défi permanent qu’ils m’imposaient.

    Aujourd’hui, je crois qu’il est temps de passer à autre chose, de pardonner et d’aller de l’avant. Pas d’oubli, et sans doute des textes, plein de textes, parce qu’il est important d’en parler. Parce que l’on ne peut pas taire la gravité des actes perpétrés par simple cruauté.
    Parce que l’on ne sait jamais jusqu’où va la cruauté, surtout lorsqu’elle est exercée par un groupe d’enfants. Les enfants sont tout sauf innocents.

    Bien à vous, et des bisous ❤

    Aimé par 1 personne

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