« Sois fier.e de ce que tu es », ou comment culpabiliser celles et ceux qui n’y arrivent pas…

On vit dans un monde où les « Prides » se multiplient.
Dans un culte de la visibilité.
Pour contrebalancer les discriminations, les militant.es luttant contre tout plein de formes de discrimination ont fait le choix (que je ne critique en aucun cas, il est absolument nécessaire, ce choix !), de la visibilité. De montrer qu’on peut être homo/trans/gros.se/malade psychique/handicapé.e/racisé.e/toute autre catégorie socialement discriminée, et le revendiquer.
De montrer qu’on peut lutter contre l’injonction que nous fait la société à se terrer dans un trou de souris et à nous faire le plus possible oublier.

Sortir du placard.
Faire son coming-out.
Descendre dans la rue.

Mais aussi :

Ne pas plier devant les insultes.
Se blinder pour ne plus qu’elles nous touchent.
Etre fier.es de nous.

Tout ça, je l’ai dit, et je le répète parce que je pense qu’on ne le dira jamais vraiment assez… C’EST NECESSAIRE. Il faut le faire. Récupérer l’espace public, les médias, la parole. Imposer notre présence et notre existence, sans attendre un hypothétique monde meilleur où on nous laissera de la place.

Du moins… Il faut que des gens le fassent.

Je suis par contre un peu dubitative, et un peu inquiète, quand je vois cette visibilité devenir une injonction. Quand je vois les personnes qui disent leur désarroi face aux discriminations et aux insultes se voir enjoindre à « prendre confiance en elles », à « s’affirmer », à « ne plus se laisser atteindre ».

Mouais.

Des exemples ?

Ils seront, une fois encore, tiré d’échanges sur internet (on pourrait presque croire que je passe ma vie sur internet, hein, à force. Mais promis, des fois je sors de chez moi. Ca arrive!) :

Un journal publie un article sur le coming out de ne je sais plus quelle star quant à son homosexualité.
Dans l’échange de commentaires qui s’en suit, je lis notamment que « les stars homos devraient toutes faire leur coming out public, ça serait un message fort contre l’homophobie ».

Mouais… Et si elles n’en ont pas envie ?
Et si elles n’ont pas la force de se farcir des centaines de haters homophobes ?
Cela ferait-il d’elles des homos moins dignes de respect ? Des stars moins dignes d’intérêt ?

Autre exemple. Dans une discussion sur les insultes grossophobes, une personne dit qu’elle rentre chez elle en miettes à chaque fois qu’elle se fait insulter dans la rue.
Réponse : il faut que tu prennes confiance en toi, il faut que tu t’affirmes, « ton corps tes choix ».
Surement. Dans l’absolu, surement que ça serait « le mieux/l’idéal ».
Mais je crois que dans cet échange, la personne aurait surtout eu besoin qu’on la rassure, qu’on lui dise que non, elle n’a pas à vivre ça, que c’est dégueulasse qu’elle ait à subir ces insultes. Et aussi qu’elle n’est pas faible et méprisable d’être atteinte par ces vacheries.

Ce sont deux situations relativement différentes, entre la star homo et la grosse insultée sur son poids, mais…
J’ai l’impression que l’injonction sous-jacente est la même :

C’est aux personnes discriminées d’être fortes et fières, d’être des rocs sur lesquels l’océan des discriminations diverses viendra se briser et s’échouer.

Pour autant… Je suis inquiète. Inquiète que cette nécessaire visibilité ait pour dommage collatéral de mettre un coup de botte supplémentaire sur le crâne des personnes qui, pour x raisons, ne peuvent pas ou ne veulent pas avoir cette visibilité. Des personnes qui, pour x raisons, n’arrivent pas à rester de marbre sous les insultes.
Non seulement la société les dévalorise et les écrase parce qu’elles sont homo/trans/gros.se/malade psychique/handicapé.e/racisé.e/toute autre catégorie socialement discriminée…
Mais leurs « semblables » les dévalorisent parce qu’elles n’arrivent pas à « s’assumer ».

A ces personnes là, à celles qui restent dans le placard ou qui chialent sous les insultes, j’ai envie d’adresser ce message :
Vous êtes tout autant valables et importantes et précieuses et dignes que les personnes qui brandissent une banderole dans la rue.
Vous êtes tout autant valables et importantes et précieuses et dignes que les personnes qui prennent leur plume ou leur clavier pour écrire des textes militants.
Vous êtes tout autant valables et importantes et précieuses et dignes que les personnes qui peuvent encaisser les insultes sans broncher.

Et surtout : ça n’est pas aux personnes discriminées d’arrêter de souffrir et d’avoir peur… Mais à la société d’arrêter de discriminer et d’écraser.

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4 réflexions sur “« Sois fier.e de ce que tu es », ou comment culpabiliser celles et ceux qui n’y arrivent pas…

  1. et oui! que l’on fasse tous les efforts du monde pour militer/supporter/s’adapter à la société c’est une chose mais de plus en plus je me dit que c’est vain tant que la société ne fera pas un pas vers nous….

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  2. Cet article est si rafraîchissant !
    Ça fait tellement de bien de lire ça, que oui on a le droit de ne pas encaisser tout ce qui nous tombe la gueule.
    Et à la fois la réalité de notre monde me pique un peu les yeux : quand je lis le terme ‘coming out ‘ qui reste à mon grand déséspoir un concept d’actualité. Le dessous de nos couettes semble toujours relever du domaine public et ça me gonfle.
    Le règne des bisounours n’est pas pour demain, j’en suis consciente. Mais est-ce qu’un jour on finira par nous lâcher le slip avec cet intérêt empreint de voyeurisme pour le genre des personnes avec qui nous partageons nos lits ?

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  3. C’est drôle… Je ne suis ni gros, ni moche, ni handicapé, ni racisé, ni roux, ni quoique ce soit de ce que la plupart des gens estiment avoir le droit de détester.
    Mais ça ne m’a pas empêché, à une période de ma vie, d’avoir été la cible facile, le mec « trop gentil pour se défendre ».
    Et mon entourage (ma mère notamment), de me dire « tu dois être fort », « tu dois te défendre », « tu dois montrer que leurs moqueries ne te font pas mal », « ignore-les et ils arrêteront » etc. Mais je n’y arrivais pas, et cela me mettait une pression énorme. Ne pouvait-ils tout simplement pas arrêter ? Pourquoi n’y avait-il personne pour leur faire comprendre que ce qu’ils faisaient n’était juste pas normal ? Et que c’était à moi de changer, de devenir « plus fort » ?

    Du coup, je suis bien content d’être tombé sur ton article (même si ce n’est pas tout à fait le même sujet, désolé ^^’), et même sur ton blog, ça m’a remonté le moral de voir qu’on pouvait voir les choses sous cet angle et parler de cette problématique là !

    Bonne continuation à toi 🙂

    Aimé par 1 personne

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