Cher.es allié.es, arrêtez de gueuler plus fort que les concerné.es.

Y a un truc qui me sort par les yeux, par les narines, par les pores de la peau, et par tous les orifices que vous voudrez bien imaginer…
Un truc qui me donne envie de faire manger des touches de clavier à pas mal de monde, avec un peu de tabasco pour aromatiser…
Un truc qui [insérez ici toute manifestation d’exaspération massive que votre imagination va pouvoir concevoir]

(En vrai, je ne ressemble plus à cette image depuis longtemps, mais
y a un petit air de ressemblance avec moi y a 30 ans, et cet enfant a l’air super furax)

…C’est les allié.es qui gueulent plus fort que les personnes concernées.

Je vais cibler surtout le militantisme internet dans ce texte, parce que c’est ça que je connais le mieux, mais je suis pas mal certaine que ces gens-là, on les retrouve dans les assos, dans les collectifs militants IRL, dans les manifs.
J’ai tendance à croire que des emmerdeur.euses, y en a partout, hein.

Mais bon. Comment ça se manifeste sur internet ?

Ces personnes, t’as l’impression qu’elles sont furax du matin au soir, sur tous les sujets, sur toutes les causes possibles et imaginables. Elles sont concernées ou alliées ultra-virulentes de TOUTES les oppressions, de TOUS les combats.
Alors je dis pas, hein, c’est bien de se sentir concerné.e par la justice sociale. Je ne critique pas ça.

Par contre, je critique le mode dragon énervé, tout feu tout flammes, à tout propos. Le genre de truc qui fait que tu as des sueurs froides quand tu écris un post de blog ou un commentaire sur un forum ou un groupe de discussion, en te demandant si toutes les virgules sont bien placées, si tu as vraiment utilisé le meilleur terme possible pour chaque idée, et si tu vas pas te prendre un coup de souffle de dragon en travers de la face.

Je comprends totalement qu’une personne concernée par une situation oppressive ait pas toujours les nerfs à être zen, polie, argumentative, calme et posée face à un propos de merde dans un débat.
Même si personnellement j’essaie de rester un minimum pédagogue, parce que je pars du principe qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, et que si j’ai envie que la personne en face comprenne en quoi son propos a été merdique, c’est quand même mieux si elle a envie de lire mon message jusqu’au bout, et qu’elle n’a pas le sentiment que je lui arrache le mollet avec les dents au bout de trois mots… Je dois bien reconnaitre que y a des fois où self-control fail, et où la personne qui va en rajouter une couche sur des situations oppressives que je vis à longueur de journée, elle va se prendre une volée de bois vert. Ouais. Ça m’arrive, je ne suis pas une sainte, faut pas déconner.

Par contre, qu’est-ce que ça peut me gonfler quand la même volée de bois vert, elle vient d’une personne qui n’a aucune raison, dans sa situation personnelle, de réagir avec ses tripes plutôt qu’avec son cerveau !

Je trouve que c’est un foutu manque de respect envers TOUT LE MONDE.

Et en premier lieu, ENVERS LES PERSONNES CONCERNÉES.

Quand je vois, par exemple, une personne mince, qui n’a jamais été en surpoids, qui n’a jamais vécu concrètement la grossophobie, sauter verbalement à la gorge d’une personne qui a tenu des propos grossophobes, j’ai toujours envie de lui dire « Tant qu’à gueuler à ma place comme si c’était toi qui était concernée, tu veux pas prendre mes kilos, aussi, histoire d’avoir une bonne raison pour le faire ? ».
En tant que concernée, je ne VEUX PAS qu’on me vole mes coups de colère, qu’on se sente légitime à ma place pour aller gueuler. NON. NOWAY.
Ça part surement d’une bonne intention (quoi que j’en sais rien, je reviendrai plus tard dans cet article sur les motivations que je perçois à ces comportements là… Et elles sont de loin pas toutes bonnes !). Mais c’est du vol caractérisé. Du vol de colère. Du vol de parole.

Dans le genre « wtf de l’extrême », j’ai aussi vu des allié.es gueuler sur des personnes concerné.es. Genre salement. Parce qu’elles n’étaient pas « concerné.es comme il faut ».
Un exemple qui m’a particulièrement fait grincer des dents, c’est de voir des allié.es de la lutte pour la reconnaissance et la dépénalisation des métiers du sexe tomber abraracourcix sur une ancienne travailleuse du sexe, qui elle avait carrément mal vécu son passage par la prostitution, et qui est maintenant militante abolitionniste.
Posons clairement les choses, je ne suis PAS abolitionniste dans mon positionnement sur ce sujet. Du tout. Je connais plusieurs personnes qui sont ou ont été travailleurs.euses du sexe, et mes échanges avec elles/eux m’ont amenée à être même carrément « pro-pross' » (comme disent les plus virulent.es des militant.es abolitionnistes).
MAIS, par contre, moi de mon petit vécu de nana qui n’a jamais fait payer qui que ce soit pour du sexe, je trouve ça à gerber qu’on aille expliquer, alors qu’on ne s’est jamais prostitué.e, à une ex-travailleuse du sexe, que son vécu et son positionnement, il n’est pas légitime.
Qu’on puisse ne pas être d’accord avec elle : soit. C’est une chose.
Qu’on puisse argumenter, discuter ses choix de positionnement politique et militant : soit.
Que des travailleurs.euses du sexe soient furax contre ce positionnement, parce ils/elles craignent que ça n’appuie des lois et des attitudes qui les foutent en danger, et du coup gueulent un grand coup : c’est légitime.
Mais bon dieu, quand je vois des personnes qui sont purement des allié.es lui gueuler dessus, se foutre de sa gueule ou toute autre forme de communication bien violente et méprisante… What The Fuck ?
Et… J’ai aussi vu, en masse, l’exemple exactement opposé hein (non, les méthodes crades ne sont pas que dans un camp. Ca serait bien pratique de le croire, ça simplifierait peut-être les choses, ça permettrait d’avoir un truc bien manichéen genre les gentil.les vs les méchant.es, mais NON).
Des militant.es abolitionnistes, qui n’ont jamais été travailleur.euses du sexe, s’en prendre abraracourcix à des personnes qui sont ou ont été travailleur.euses du sexe, en se faisant les « portes paroles » très énervé.es et virulent.es des ex-travailleurs.euses du sexe qui sont devenu.es abolitionnistes, j’en ai vu aussi pas mal !
(et des exemples de ce genre là, j’en ai à la pelle, hein. Pas croire que ça se limite au sujet « abolitionnistes vs légalistes par rapport à la prostitution »).
En clair, on se permet, en tant qu’allié.es, de décider quelles personnes concerné.es sont légitimes ? Voire quelles personnes concernées sont digne d’un minimum de respect dans les échanges ? Voire d’être carrément insultant.es et méprisant.es envers DES PERSONNES CONCERNEES ?! Dites, y aurait pas comme un problème ?

C’est un manque de respect aussi envers les personnes qui vont se manger cette colère dans la gueule. Parce que gueuler sur quelqu’un quand on est légitimement touché dans ses tripes, c’est normal, c’est compréhensible, c’est humain, et quelque part c’est sain (pour se faire entendre, mais aussi pour arrêter de se creuser des ulcères à coup de rage ravalée).
Par contre, gueuler sur quelqu’un (à plus forte raison quand il s’agit de personnes qui ont fait une « gaffe », mais qui n’ont pas intentionnellement été oppressives) quand on n’a absolument pas cette légitimité de « ça me touche dans mes tripes » pour le faire, c’est juste gueuler pour gueuler, et considérer qu’on est TELLEMENT supérieur.e à la personne en face qu’on a le droit de lui beugler dessus. Paye ta lutte pour un monde plus juste et égalitaire, non vraiment !

Maintenant… Passons à mon analyse (qui vaut ce qu’elle vaut, qui n’est pas le moins du monde scientifique et statistique, mais qui part de mon observation et de ma fréquentation de ce milieu militant sur internet depuis un an et des brouettes) sur les motivations de ce comportement :

Militer, ou passer ses nerfs ?
J’avoue que quand je vois ses comportements, j’ai souvent la sensation vachement désagréable que pour certaines personnes, militer, c’est une manière de passer ses nerfs, de passer ses frustrations de la journée, de décompresser du patron chiant, de la machine à café qui marchait pas, de la pluie et du train en retard.
Sans déconner, NON ! Stop.
Mes emmerdes, mes oppressions, j’ai vraiment pas envie que ça soit utilisé comme un prétexte, un peu comme un sac de frappe dans une salle de sport, pour passer des nerfs, par des personnes absolument pas concernées.
Je ne sais pas ce qu’en pensent les autres, hein, ce qu’en pensent les autres personnes qui vivent les mêmes oppressions que moi ou d’autres oppressions, je parle juste en mon nom, mais quand je vois des « militant.es » absolument pas concerné.es, se servir du prétexte de « mes » oppressions pour « se passer les nerfs sur un grossophobe », par exemple, alors que jamais elles n’auront eu à se bouffer toutes les conséquences de la grossophobie dans la gueule… J’ai juste envie de hurler. Merci, mes emmerdes ne sont pas un sport, un jouet, un défouloir, donc argumente, discute, réfléchit, ouais, mais si tu tiens à seulement gueuler, SHUT THE FUCK UP !

Militer pour changer les choses, ou militer pour faire partie « des gentils » ?
Ouais, c’est assez valorisant, de se dire qu’on est « du bon coté », pas du coté des méchants, pas du coté de ceux qui oppriment, pas du coté du Mal.
C’est assez valorisant d’être reconnu.e comme tel. C’est humain, tout le monde a un égo, tout le monde a envie de se sentir valorisé.e, tout le monde a besoin d’appartenir à un groupe. De préférence à un groupe dont les valeurs ne nous foutent pas la gerbe.
Alors ouais, on a envie d’être « plutôt bien vu.e » de la part des autres militant.es.
Et j’ai la sale impression que cette attitude « tous crocs dehors sur tous les fronts », c’est justement un moyen d’être bien vu.e, d’être reconnu.e.
Gratter sa reconnaissance personnelle sur le dos des personnes directement concerné.es… Ca craint.

Au delà de ces réactions euh… un peu émotionnelles et épidermiques, passons à la partie « efficacité du procédé », si vous le voulez bien ?

J’ai déjà épilogué sur ma manière de voir la Colère placée en Manière ultime de militer dans un autre article (Je suis une « tiède » et peut-être bien un peu fière de l’être), donc ça sera peut-être un peu une redite, mais…

Je ne crois pas en l’efficacité du militantisme uniquement par la colère, par les beuglements énervés et par les coups de gueule.
Je ne crois pas qu’on puisse « changer le monde » (ouais, rien que ça. Vaste programme !) juste avec de la colère, de la hargne et du raz le bol. Je ne crois pas au pouvoir de conviction de la colère si elle n’est pas accompagnée de pédagogie. Je crois profondément que les deux se complètent.
Et sincèrement, s’il n’est pas toujours facile d’être pédagogue quand c’est sur une problématique qui nous retourne personnellement le bide… C’est aussi le rôle des personnes qui ne sont pas personnellement prises au tripes d’amener cette partie là du travail et du changement. Je pense que la colère des concerné.es, oui, elle peut aussi amener à des prises de conscience. Par l’effet de choc. Par le « Pour qu’il/elle réagisse pareillement, c’est que doit y avoir un vrai problème ». Parce que oui, souvent, tant qu’on n’a pas gueulé un grand coup, mis le poing sur la table voire dans la gueule, c’est très confortable de ne pas écouter les concerné.es.
Mais je crois profondément aussi au pouvoir de changement de la pédagogie. Et être « allié.e », et pas directement pris.e au bide, ça rend quand même vachement plus facile d’occuper ce rôle pédagogique, hein !

Au delà de cette notion d’efficacité, il y a une autre notion qui me tient à cœur : garantir que le changement, il se passe dans des conditions un minimum éthiquement acceptables. Pas à coup de harcèlement, de menaces, d’insultes, de violence.
Et là aussi, je trouve ultra dangereuse cette récupération de la colère par les allié.es. Parce que j’ai souvent vu des personnes absolument NON CONCERNÉES aller nettement plus loin dans la violence, ou au moins tout aussi loin, que des concerné.es.
Et franchement… J’ai pas envie d’une construction d’un monde plus juste, où serait maintenu le rapport de force « celui qui gueule le plus fort et cogne le mieux a le plus de pouvoir ».

Ces allié.es qui gueulent plus fort que les concerné.es, qui insultent, qui rabaissent, qui sont condescendant.es, quelle place occuperont-ils/elles dans un futur où le monde aura évolué vers plus de justice sociale ? Resteront-ils/elles fidèles à cette justice sociale, ou seront-ils/elles les nouveaux tenant.es du pouvoir ?
J’avoue que la réponse qui me vient en tête n’est pas pleine d’optimisme.

Mais à vous aussi de construire la vôtre, de réponse.

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7 réflexions sur “Cher.es allié.es, arrêtez de gueuler plus fort que les concerné.es.

  1. Effectivement, tu pointes là quelque chose d’intéressant.
    Qui plus est, si on veut changer le monde pour arriver à quelque chose de plus ouvert, bienveillant, positif, accueillant, il faut se demander quels moyens on emploie pour ça, et quelles limites on se donne pour ne pas alimenter le monde puant et méprisant actuel…

    Aimé par 3 people

  2. C’est bien cet article. Cependant, il y a un petit problème, même si je crois que vous avez un peu utilisé le second degré. « J’ai pas envie d’une construction d’un monde plus juste, où serait maintenu le rapport de force <>. » (oui, que ce soit à l’oral ou à l’écrit, je n’ai pas envie de dire des gros mots) Je crois que cette phrase risque d’être mal comprise par certaines personnes. Peut-être que cette phrase serait plus claire si vous mettiez le mot « juste » entre guillemets.
    Mais en tout cas, moi non plus, je n’ai pas envie d’un monde où c’est le plus fort qui fait la loi. Déjà qu’il y a au collège beaucoup de grands qui brutalisent les plus petits (je sais que tous les élèves qui sont en quatrième et en troisième ne font pas cela aux élèves de sixième et cinquième, mais il y a vraiment des élèves de quatrième et de troisième qui se croient supérieurs aux élèves de sixième et de cinquième), je n’ai pas envie d’un monde aussi injuste ou encore plus inhumain. Moi-même, je sais que je ne peux pas supprimer les préjugés comme personne ne peut supprimer la méchanceté et les crimes. Mais on peut diminuer la méchanceté qui est en nous. J’aimerai diminuer le nombre de personnes qui en ont et rendre ce monde plus juste et égalitaire. J’aimerai vivre dans un monde moins manichénne (genre gentils vs méchants) donc où plus de personnes admettent qu’on a tous des faiblesses comme on a tous des forces.

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