Lou Doillon, chronique d’une distribution foireuse de brevets de féminisme.

Je ne vais pas être un monstre d’originalité ce soir, tout le monde parle de Lou Doillon et de son interview à El Pais, où elle a dit  :
« Quand je vois Nicki Minaj et Kim Kardashian, je suis scan­da­li­sée, je me dis que ma grand-mère s’est battue pour autre chose que le droit de porter un string. […] [Le comportement de ces célébrités est symptomatique du] syndrome de Stock­holm : comme les garçons ne nous frappent plus le cul, on le fait nous-mêmes. Comme plus personne ne nous traite de “chienne”, on se le dit entre nous. Quand je vois Beyoncé chan­ter nue sous la douche en suppliant son copain de la prendre, je me dis : “On assiste à une catas­trophe”. Et en plus, on me dit que je n’ai rien compris, que c’est vrai­ment une fémi­niste parce que dans ses concerts, un écran énorme le dit. Mais c’est dange­reux de croire que c’est cool. »

A un autre moment de l’interview, elle en profite pour faire un petit tacle à sa maman Jane Birkin, qui « devait tout à Gainsbourg ».

(à préciser, just for fun, que j’ai trouvé cet extrait en googlant « Lou Doillon, interview » dans tout plein de médias français.
Si je n’ai pas été surprise de voir des médias comme MadmoiZelle et le Huffington Post relayer cette information et dénoncer l’attitude de Lou Doillon, j’ai quand même failli m’étouffer avec mon thé glacé en lisant une dénonciation de l’attitude de Lou Doillon sur le site de … Voici.
Si Voici se met à parler « féminisme », alors qu’il relaye dans le même temps à peu près l’intégralité des clichés sur « la Fâme », j’ai un peu envie de dire qu’on est sérieusement dans la merde, et qu’il faut d’urgence que les rédacteurs de Voici s’achètent une Cohérence… Mais bref, c’est un autre sujet !)

Donc.

Nous avons Lou Doillon, jeune mannequin et si je ne m’abuse chanteuse française (dont, pour être honnête, je n’avais jamais entendu parler jusqu’à aujourd’hui, merci à Google et à quelques potes pour les infos sur cette personne).

En cherchant un peu mieux, j’ai trouvé des articles mentionnant le fait qu’elle a fait des photos… de nu.
Avant de s’offusquer de l’attitude de Beyoncé et autres ?

Oook. S’il reste un peu de Cohérence à vendre après le passage des rédacteurs de Voici, nous avons une autre cliente pour en acheter, là…

Je n’ai pas très envie de partir ici dans le débat « Beyoncé est-elle une vraie féministe ou non ».
Je n’ai pas envie de partir non plus dans le débat « Lou Doillon est-elle une vraie féministe ou non », d’ailleurs.

Toutes deux se disent féministes. Donc acte : partons du principe qu’elles le sont.

J’ai par contre envie de grogner sur cette tendance foireuse, personnifiée ici par Lou Doillon, à la distribution de bons points, de mauvais points et de brevets de féminisme.
Ca n’est pas la première que je vois tenir ce genre de propos, que ça soit de la part de personnalités connues ou de la part de « simples quidames croisées sur des groupes de discussion féministes ».

Et à chaque fois, j’ai envie de me cogner la tête contre les murs.

Parce que je trouve cette distribution de brevets juste horriblement essentialiste.
(définition wikipedia de l’essentialisme : « L’essentialisme désigne en sociologie l’idée selon laquelle hommes et femmes diffèrent (même de façon autre que physique) par essence, c’est-à-dire selon laquelle leur nature (féminine ou masculine) ne détermine pas que leur leur physiologie, mais a une influence sur leurs aptitudes ou goûts personnels »)

En effet, s’il y a « un seul féminisme valable », ça veut dire que « toutes les femmes sont pareilles ». Qu’elles ont toutes les mêmes besoins, les mêmes aspirations, la même réalité.

Or, breaking news : ca n’est pas vrai.

Etre féministe aux USA, ça n’est pas tout à fait pareil que d’être féministe à Paris.
Etre féministe quand on est blanche, ça n’est pas tout à fait pareil que quand on est non-blanche.
Etre féministe quand on est riche, ça n’est pas tout à fait pareil que quand on est pauvre.
Etre féministe quand on est mince, ça n’est pas tout à fait pareil que quand on est grosse.
Etre féministe quand on est valide, ça n’est pas tout à fait pareil que quand on est handicapée.
Etre féministe quand on est cis, ça n’est pas tout à fait pareil que quand on est une personne trans.
Etre féministe en 2015, ça n’est pas tout à fait pareil que ça l’était en 1975.

Je pourrais sans doute rajouter pas mal de points à cette liste, mais je pense que vous voyez l’idée.

Il n’y a pas un seul « modèle », « moule », dans lequel est fabriqué « La Femme ».
A partir de là, il n’y a pas une seule manière valable de lutter pour les droits des femmes.
Le contexte, les autres oppressions subies, le lieu, le moment font que FORCEMENT, il n’y a pas UN SEUL féminisme, mais tout plein de déclinaisons du féminisme.

S’autoriser à distribuer des bons et mauvais points, à attribuer ou refuser le « Label Féministe » à telle ou telle femme, à tel ou tel groupe, à telle ou telle manière de lutter, c’est complètement faire abstraction de toute cette diversité.

Or, est-ce que le féminisme n’est pas supposé lutter pour le droit des femmes à être elles-mêmes, à disposer d’elles-mêmes ?..
Y compris quand elles disposent d’elles-mêmes d’une manière qui n’est pas la même que la nôtre ?

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2 réflexions sur “Lou Doillon, chronique d’une distribution foireuse de brevets de féminisme.

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